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Le communautarisme. Mythes et réalités
Laurent BOUVET
 
 

Le communautarisme. Mythes et réalitésLe communautarisme. Mythes et réalités
Laurent BOUVET

160 pages
Sortie : janvier 2007
Prix : 15 €
ISBN : 978-2-915752-20-5


Extraits de l'ouvrage

La menace du communautarisme ?
« Le communautarisme fait peur ; d’abord, parce qu’il met en jeu des formes non modernes voire antimodernes de détermination identitaire (race, ethnie, religion…), des groupes sociaux spécifiques minoritaires mais dont les revendications de reconnaissance renvoient les sociétés auxquelles elles s’adressent à des pages sombres de leur histoire : esclavagisme, ségrégation, domination, exploitation, humiliation, persécution… comme dans le cas archétypal des Noirs américains ; ensuite, parce qu’il implique des types de mobilisation qui échappent très souvent – ne fût-ce que parce que ces groupes n’ont pas de place sur la scène politique classique – aux formes et répertoires conventionnels des démocraties modernes et se situent hors des partis politiques et des institutions de représentation et de médiation, elles-mêmes fondées sur des critères de « territoire » et de « classe » bien davantage que sur des critères de race, de genre, d’ethnie ou de préférence sexuelle ; enfin, parce qu’il annonce une société dans laquelle l’individu moderne verrait ses choix remplacés ou dictés par ses appartenances identitaires. La « menace » communautariste se révèle ainsi d’une triple nature : socio-historique, politique et philosophico-anthropologique. Et cette menace touche toutes les sociétés, en dépit de leurs différences et de la souplesse de leur compréhension du terme lui-même. »

Le communautarisme aux Etats-Unis
« L’idée communautaire est intrinsèquement liée à l’origine et au développement de la société américaine, depuis la fondation des colonies en Nouvelle-Angleterre au XVIIe siècle jusqu’au peuplement par les vagues d’immigration successives, en passant par la période révolutionnaire et constitutionnelle. On peut ainsi parler d’un « communautarisme de fait » à la fois fondateur et constitutif, qui forme l’arrière-plan historique de l’identité américaine contemporaine. »
« Pour comprendre le sens du communautarisme aux Etats-Unis, il faut ajouter à la description historique, une analyse de la transformation du pluralisme américain dans les années 1960, à l’occasion d’une véritable révolution : le « tournant identitaire » (par analogie avec le « tournant linguistique » du début du XXe siècle). On est passé en effet, en quelques années, de la conception traditionnelle d’un pluralisme des intérêts mettant l’accent sur la diversité des communautés (participant à la fois au jeu des factions et au melting pot) à un pluralisme des identités mettant l’accent sur la différence entre des communautés définies avant tout comme des minorités, soit un modèle dit du salad bowl dans lequel les ingrédients coexistent sans se mélanger. »
« Ce tournant ou cette révolution ont placé au premier plan du débat politique et social les différences identitaires à l’œuvre dans la société et non plus la simple diversité légitime des intérêts qui s’y expriment. Cette irruption de la différence comme figure dominante de l’identité (l’insistance sur ce qui différencie et divise plutôt que sur ce qui ressemble et unit) a été d’autant plus rapide et violente que les groupes qui s’en sont réclamés ont été ignorés, marginalisés voire opprimés tout au long de l’histoire des Etats-Unis. La révolution de l’identité a en effet été (et reste largement) l’occasion d’une immense bataille culturelle engagée par des communautés érigées désormais en autant de « minorités » : Noirs, Amérindiens, groupes ethniques immigrants récents, femmes et homosexuels, etc. Ces minorités combattant davantage au nom de la reconnaissance de leur spécificité identitaire – de leur différence – que de leur inclusion dans le grand récit consensualiste américain. Plus généralement, ce que nous appelons ici la « révolution » de l’identité ou le « tournant identitaire » a conduit du passage du modèle classique d’appréhension des modes de distribution de la richesse économique et des pouvoirs politiques et sociaux à un modèle nouveau fondé sur la primauté de la manière de définir et d’affirmer une identité, individuelle ou collective, sur la place publique. La difficulté de décider s’il s’agit d’une nouvelle manière de poser la question sociale ou d’une nouvelle question sociale reste entière. »
« Le pluralisme américain classique est un pluralisme des intérêts qui respecte voire favorise la diversité, conformément à la prescription madisonienne ; alors que le pluralisme qui inspire aujourd’hui les revendications des minorités américaines est un pluralisme de l’identité, dont le principe directeur n’est plus la diversité mais la différence. Alors que le pluralisme de la diversité organise l’espace public pour permettre à chaque citoyen et à chaque groupe – toujours susceptible d’être minoritaire – d’y intervenir à égalité de chances avec les autres, le pluralisme de la différence revendiqué par les minorités postule un espace public dominé par une majorité qui ne change pas, fermé à l’expression de minorités elles aussi figées dans un statut invariable. Il s’agit donc d’un espace public qu’il faut ouvrir, par le droit notamment, afin que les différences se fassent entendre et soient reconnues en tant que telles. »
« Il s’agit encore d’un pluralisme de combat, de caractère culturel, qui doit déboucher sur une nouvelle définition du pluralisme politique. Cette ouverture de l’espace public est aussi une ouverture à des différences préexistantes, fondées sur des critères d’identification des individus qui permettent de les regrouper pour les faire entrer, précisément, dans l’espace public. L’individu, dans ce cadre, n’entre plus dans l’espace public pour faire reconnaître un intérêt qui lui est propre aux côtés d’autres individus qui ont éventuellement le même ; il y entre pour voir reconnaître une identité dont il est fier et qu’il estime ; il y entre avec d’autres qui possèdent la même identité que lui, une identité commune mal considérée, dévalorisée, souvent bafouée, en tout cas insuffisamment reconnue par la majorité. »
« Aujourd’hui, le communautarisme en tant que mouvement théorique semble dépassé. La critique communautarienne du libéralisme semble avoir laissé la place à d’autres préoccupations, au sein desquelles l’interrogation sur la communauté et sa place dans la vie politique et sociale reste présente, mais sans être systématiquement mise en avant. Dans le champ politique, par exemple, le communautarisme a connu un débouché au début des années 1990 avec la première victoire à l’élection présidentielle de Bill Clinton, qui a beaucoup utilisé le thème de la communauté dans ses discours et comme inspiration de son programme. »

Le sens de la communauté
« Depuis les années 1960, la prise de conscience identitaire nouvelle de groupes sociaux ou « culturels » minoritaires dans les sociétés stato-nationales a conduit (…) à replacer le modèle communautaire au centre des préoccupations. Mais ce « retour » de la communauté comme modèle social possible n’est pas une simple restauration des termes du débat sociologique classique. Aujourd’hui, le terme communauté (community) renvoie à deux grands types de signification : à la fois un modèle traditionnel, celui d’un lieu d’enracinement identitaire de proximité, celui « des communautés » au pluriel, qui peuvent être de nature variable : familiale, ethnique, de voisinage, religieuse... ; et un modèle politique de reconnaissance mutuelle et de coexistence légitime en société, la communauté politique au singulier – difficilement réductible à toute autre puisqu’elle englobe les autres et leur impose, conformément à la prescription moderne, des limites – dont l’objet propre est le bien commun et dont la forme archétypale est aujourd’hui l’Etat-nation. »
« Au total, l’ambiguïté fondamentale du terme « communauté », tel qu’il est compris dans le débat contemporain, relève donc d’une double signification : le partage dans la sphère publique de ce qui est, au moins en partie, affectif par nature, d’une part ; les formes et les exemples de ce partage, de l’autre. Les critiques contemporains des approches communautaristes insistent sur le caractère archaïque de la notion et sur son caractère antipolitique. La question essentielle reste de savoir comment la liberté individuelle et la diversité s’accommodent de la forme communautaire. De la même manière, la communauté peut difficilement être définie en théorie et en pratique comme un consensus public, comme l’absence de disputes. Si c’est le cas, alors on peut craindre que ce soit parce que la communauté se substitue à la politique. Ce qui voudrait dire que, contrairement à ce que croient de nombreux tenants du communautarisme aujourd’hui, le mode communautaire ne protègerait pas de la « tyrannie ». Dans une telle perspective, la quête de la communauté politique ne doit pas se présenter comme la réalisation d’un rêve, elle doit plutôt apparaître comme une exploration sans fin de la réalité sociale. Au cours de cette quête, on peut atteindre les rivages communautaires, mais à la condition qu’on pose dans le même temps une limite au potentiel tyrannique de l’institution ou même de la forme communautaire elle-même. C’est donc bien à cette ambiguïté fondamentale qu’il faut en priorité s’adresser si l’on veut comprendre le sens du communautarisme et en percevoir les limites. »

Communautarisme et multiculturalisme
« Communautarisme et multiculturalisme sont souvent utilisés l’un pour l’autre indistinctement. C’est particulièrement le cas en France. Ils sont pourtant très différents et renvoient à des réalités politiques, sociologiques et culturelles distinctes. Ainsi, même si l’on considère le communautarisme dans sa définition la plus simple possible, celle de la prééminence de la communauté sur l’individu, il semble difficile de le confondre avec le multiculturalisme, qui rend compte avant tout de l’existence dans la société moderne d’une pluralité d’expériences culturelles ou identitaires vécues par des individus aussi bien que par des groupes sociaux, dont certains peuvent être définis comme des « communautés ». Par ailleurs, le rapprochement des deux termes n’est pas totalement infondé, dans la mesure où la communauté – souvent comprise comme « minorité » dans le vocabulaire du multiculturalisme – est considérée comme le lieu de l’expérience multiculturelle par excellence. »
« Le point de départ de toutes les réflexions contemporaines sur le multiculturalisme, qu’elles soient de nature philosophique, sociale ou politique, renvoie à l’idée que l’identité de chacun ne peut être définie qu’à partir des appartenances culturelles multiples de l’individu plutôt qu’à partir de son individualité même – celle-ci étant propre à une conception universaliste de l’homme. Ce qui signifie que l’individu ne peut vivre la différence qui le constitue comme être humain distinct des autres qu’à travers l’appartenance à un ou plusieurs groupes « culturels ». Ces différents groupes qui forment à leur tour des sociétés humaines complexes jouent le double rôle d’agrégats des différences individuelles – qui peuvent être infinies – et de lieux de socialisation primaire des individus, en leur fournissant des éléments d’identification et les moyens d’expression concrète de leur différence. »
« La relation complexe qui s’établit entre communautarisme et multiculturalisme, dès lors que l’on échappe à la facilité de les confondre pour, souvent, mieux dénoncer le second au nom du danger que représenterait le premier, a été peu étudiée. Le philosophe américain Michael Walzer est l’un des rares auteurs qui ait consacré une partie de ses travaux à approfondir l’étude des liens complexes entre les deux termes et les réalités éventuelles qu’ils recoupent. Il a été à la fois l’un des principaux auteurs du mouvement de critique communautarienne du libéralisme dans les années 1980 et l’un des principaux théoriciens du multiculturalisme américain. C’est pourquoi nous le choisirons ici comme guide afin d’exposer en quoi les différences criantes entre les deux notions ne peuvent pour autant nous convaincre de renoncer à penser l’une sans l’autre. »
« A l’opposé de la vision égalitarienne et anti-essentialiste, le multiculturalisme essentialiste et séparatiste conduit au rejet de toute idée de mise en commun des différences dans la société. Cette version est particulièrement développée chez certains auteurs noirs américains autour de l’idée d’afrocentrisme. C’est aussi l’une des sources d’inspiration théorique du nationalisme noir, notamment dans sa version musulmane. Ce culturalisme exacerbé apparaît comme un des rares exemples de communautarisme. Le refus radical des « autres différences » en même temps que la mise en avant unilatérale de la sienne donne à cette approche un caractère à la fois hégémonique et séparatiste qui cadre mal avec l’idée de pluralisme culturel et de reconnaissance des différences que laisse supposer le multiculturalisme. Pourtant on ne peut manquer de souligner que ce courant représente, particulièrement au sein de la communauté éducative noire américaine, et de manière plus diffuse parmi quelques groupuscules extrémistes féministes ou gay, une force non négligeable dont les idées sont suffisamment prises au sérieux pour conduire à des réformes en profondeur de certains programmes scolaires. Depuis une vingtaine d’années, une littérature théorique s’efforçant de mettre en forme des évolutions que la pratique éducative dans certaines écoles américaines annonçait déjà s’est fait jour afin de gagner en surface académique ce que la rigueur intellectuelle limitait. Cette version du radicalisme culturel occupe désormais une place importante dans les départements d’études afro-américaines des universités, notamment. »

L’exemple néerlandais
« L’exemple néerlandais propose encore une autre vision du multiculturalisme et de la gestion des communautés dans une société moderne. A l’image de la Suède, c’est dans des systèmes que Yasemin Nuhoglu Soysal, entre autres, définit comme « corporatistes » que l’on trouve les formes les plus élaborées en Europe de multiculturalisme – ceux qui articulent une reconnaissance poussée du pluralisme culturel des minorités et une intégration passant par le biais de communautés reconnues comme de véritables institutions –, dans le cadre notamment de la Verzuilin (« pillarisation ») aux Pays-Bas. Traditionnellement, avant même l’installation des communautés immigrantes, chaque communauté fondée sur la différenciation religieuse avait le droit de développer son propre « pilier », sorte de société dans la société : école, parti politique, syndicat, associations sportives, etc. »
« Ce système a été étendu et adapté à partir des années 1980 à l’immigration des minorités dites « ethniques » : enseignement des langues d’origine, écoles privées subventionnées, conseils consultatifs pour chaque minorité, respect des pratiques religieuses et coutumières, etc. Les immigrants ont même obtenu le droit de vote et d’éligibilité aux élections locales et des mesures de discrimination positive ont été adoptées dans les années 1990, notamment face à l’essoufflement du système précédent des « piliers » dans toute la société néerlandaise. Les récents événements (meurtre du leader populiste Pym Fortyun, assassinat du cinéaste Theo Van Gogh par un islamiste et menaces de mort proférées contre la députée Hirsi Ali d’origine somalienne et critique de l’islam) ont souligné la fragilité voire l’échec d’une politique multiculturelle rendue responsable d’une forme de séparation de la société en communautés ayant finalement peu en partage. »

Une exception française ?
« La France n’échappe pas au « fait du multiculturalisme ». Elle est un grand pays d’immigration, et elle a accueilli et accueille toujours aujourd’hui des individus et des groupes d’origines variées qui constituent une part importante de sa population – et d’ailleurs aussi de son dynamisme démographique atypique dans une Europe qui vieillit. Si l’on utilise des termes liés au vocabulaire du communautarisme ou du multiculturalisme, on constate que la France comporte par exemple en son sein une forte minorité musulmane, sans que l’on distingue les Français musulmans des étrangers musulmans vivant en France, alors, précisément, que seule cette distinction entre nationaux et étrangers est reconnue en droit français. Depuis quelques années, une série d’événements ont mis en lumière le décalage entre, d’une part, la perception générale du pays comme d’une terre d’intégration par adhésion individuelle à des principes communs et à une forme de contrat social assimilateur, et, de l’autre, la réalité constatée d’une société aux prises avec une « crise » de l’intégration, dont une des dimensions essentielles est incontestablement identitaire – même si elle n’est pas la seule, puisque les difficultés économiques et sociales d’une part importante de la société française (chômage de masse, exclusion sociale, travail précarisé, perte de pouvoir d’achat…) contribuent certainement à nourrir l’interrogation identitaire. »
« Le républicanisme français est plus flottant que ses principes ne le laissent supposer quant à la réalité de l’égalité entre citoyens – ou dans l’accès à la citoyenneté, sésame de l’égalité républicaine, de certaines catégories de la population. Son aveuglement aux différences, revendiqué et institutionnalisé, a en effet produit toute une série de « discriminations » dont la société française porte aujourd’hui les stigmates profondes et qui sont autant de « démentis apportés à l’idéal républicain ». Ainsi en va-t-il du lien étroit entre république et colonialisme à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Ou encore du statut des femmes dans la vie politique, économique et sociale française, du refus du suffrage féminin accordé tardivement par la République renaissante en 1945, alors que, dans la plupart des autres pays démocratiques, l’affaire était entendue depuis la fin de la Première Guerre mondiale. »
« On remarquera, enfin, que le républicanisme à la française se révèle aussi, à l’usage, et au-delà de ses principes affichés, à la fois efficace et attractif quant à l’intégration des différences – et ce malgré les discriminations et grâce aux accommodements avec les principes républicains que l’on vient d’évoquer. On peut ainsi citer l’exemple bien connu mais toujours significatif des mariages « mixtes » entre un national et un conjoint étranger, mais aussi entre conjoints nationaux d’origines ou de confessions différentes, qui distingue la France d’autres pays européens tels que l’Allemagne ou le Royaume-Uni. D’un point de vue plus large, l’une des spécificités françaises, observée tant sur le plan des pratiques culturelles que du point de vue des « violences urbaines », tient à la mixité ethno-raciale constatée aussi bien dans les groupes musicaux (de rap notamment) que dans les groupes d’émeutiers (ce fût le cas à l’occasion de la « séquence » de novembre 2005) qui s’assemblent par quartier ou par « cité » plutôt que par origine identitaire et n’hésitent pas à s’en prendre à leurs « semblables ». Mais c’est surtout d’efficacité juridique et politique qu’il faut gratifier le républicanisme en matière de maintien de l’intégration des différences, qu’il s’agisse, comme en témoigne des exemples récents, du refus de voir des parties du corps des citoyens (Corse, Charte des langues régionales…) se distinguer sur une base identitaire toujours incertaine (langue, coutumes, religion, ethnie…) ou de la mobilisation en faveur de valeurs telles que la laïcité, comme dans l’exemple de la loi sur le port des signes religieux à l’école. »

L’islam en France
La première « question communautariste » qui se pose aujourd’hui en France, dans la ligne de ce que l’on a avancé jusqu’ici, mais à rebours précisément d’une stricte identification ethno-raciale, est celle de l’islam. Le double caractère minoritaire de la religion et de l’origine ethno-raciale dominantes de ceux qui s’en réclament crée une situation très particulière. A la fois parce que l’islam en France est très varié (il réunit des populations originaires, qu’elles soient de nationalité française ou étrangères, de pays arabes du Maghreb comprenant eux-mêmes des minorités, berbérophones par exemple, mais aussi d’Afrique noire et de pays d’Asie, de la Turquie à l’Asie du Sud), et parce qu’il pose « un » problème à une société issue d’un compromis longuement mûri entre vieille tradition chrétienne (à forte dominante catholique) et forte exigence laïque fondatrice de l’identité républicaine – l’exemple du financement des mosquées en témoigne. Ainsi, la confusion, fréquente dans l’espace public, entre musulmans et Arabes n’aide pas à lever les obstacles à l’intégration à la république française, et notamment à son principe de laïcité, dont témoignent incessamment la grande majorité des Français et des étrangers musulmans en France – enquêtes, associations, autorités religieuses, etc. »
« L’une des occasions les plus marquantes ces dernières années de mise en jeu de l’éventualité d’une forme de communautarisme musulman s’est dessinée à partir de la question dite du voile (ou du foulard). Les enjeux de cette question désormais bien connue, depuis le surgissement du « voile » dans l’actualité en 1989 jusqu’au vote de la loi sur l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires à l’école en mars 2004, renvoient bien aux registres de la peur du communautarisme, vu à la fois comme un repli identitaire en dissidence de la société et comme une violation des droits de l’individu (ici les jeunes filles portant le voile). Pourtant, dans cette affaire comme dans d’autres qui défraient régulièrement la chronique médiatique (interdiction de la mixité dans des piscines municipales certains jours, refus de femmes de se faire examiner par un médecin masculin dans les hôpitaux…) d’une société pourtant perméable aux sirènes d’un multiculturalisme de façade (voir ce que l’on a dit plus haut du traitement des « minorités visibles »), on perçoit avec difficulté les tentations communautaristes qui toucheraient la « communauté » musulmane. »
« Ce qui est plutôt « remarquable », c’est le mélange d’hypocrisie et de bonne conscience des réactions que suscitent de tels « événements », notamment de la part des élus et des médias – entre les proclamations d’un absolu respect pour la diversité et l’altérité (comme s’il s’agissait de valeurs intangibles non discutables) et la défense des droits de la femme qui servent de paravent à des décisions contradictoires. Alors qu’il suffit, comme l’a montré l’épisode du vote de la loi sur les signes religieux à l’école, d’une position de principe claire et déterminée (i.e. pas de voile à l’école) pour réduire à néant les spéculations aussi bien des tenants d’une « ouverture aux autres cultures », qui confine vite à l’acceptation de propos et de pratiques intolérables, que des Cassandre de la destruction de l’identité française et/ou républicaine – ceux qui voient dans la moindre revendication identitaire la fin de la République ! »
« Les tentations communautaristes peuvent bel et bien exister dans certaines organisations islamiques (Tariq Ramadan, OUIF…), qui n’hésitent pas, dans leur propagande la plus radicale, à prôner la priorité de la loi de Dieu sur celle de la République, mais elles restent malgré tout marginales, notamment si l’on mesure leur influence non pas aux éclats médiatiques mais aux statistiques relevées de telle ou telle pratique – comme celles qui confirment le tassement des « affaires » de voile dans les écoles de la République depuis la loi de 2004. Ce n’est d’ailleurs pas seulement leur identité musulmane que réclament de voir reconnaître la plupart des musulmans en France, mais à la fois, et pour certains plus encore, leur identité d’Arabe ou de « Noir », celle de leur origine ethno-raciale. C’est pourquoi, notamment, la tentative de traitement politique de cette question par l’instauration d’un Conseil français du culte musulman en mai 2003, outre les nombreuses questions de méthode qu’elle soulève (…), ne règle pas les aspirations à la reconnaissance identitaire de populations que l’on suppose majoritairement musulmanes. Seule une intégration républicaine pleinement assumée (« loi sur le voile ») mais aussi pleinement inclusive (…) peut répondre à une telle demande, et dès lors, sans doute, finir par apaiser les tensions entre « communautés » qui se manifestent à travers des actes de violence ou de dégradation – comme ceux perpétrés, en particulier, contre les membres de la « communauté » juive ces dernières années. »

Les Noirs en France
« Une deuxième question, surgie plus récemment dans le débat public, est celle des « Noirs » en France. Les données sont assez différentes que dans le cas de l’islam, même si, comme on l’a souligné, elles se recoupent en partie chez certains individus qui se revendiquent à la fois comme Noirs et musulmans. La catégorie identitaire « noir » existe depuis longtemps déjà. Elle s’est construite au croisement de l’héritage colonial et de l’esclavage des « Noirs » dès le XVIe siècle, notamment aux Antilles, et de la montée en puissance de nouvelles revendications identitaires, à la suite du « tournant » des années 1960-70 (en France, ces revendications ont pris la forme des régionalismes corse, breton ou catalan par exemple, et dans les DOM-TOM, de manière plus radicale, d’une identité exaltée précisément pour mettre en avant cette négritude longtemps honteuse, en passant d’une identité prescrite par les colonisateurs et les maîtres blancs à une identité revendiquée comme « belle » : retour à la langue créole, « culture » caribéenne, etc.). »
« Les mouvements identitaires de cette époque, à l’image de leurs homologues américains, ont rapidement contesté la simple lutte contre les discriminations par le droit pour revendiquer la reconnaissance de leur spécificité et de leur autonomie. Dans les années 1980, c’est la lutte antiraciste qui a pris le relais de ces revendications à travers une politisation (lutte contre le Front national) oublieuse des enjeux de la lutte contre la discrimination – plutôt que de stigmatiser le racisme, il s’agissait de repérer les situations dans lesquelles des individus étaient écartés en raison d’un critère identitaire prescrit de l’accès à certains biens « rares » (logement, emploi, loisirs…). Les Noirs comme les « Beurs » ont dès lors été pris dans cette double spirale de l’antiracisme et de la revendication identitaire sans que la lutte contre les discriminations ne progresse jusqu’aux mesures déjà évoquées du Gouvernement Jospin en 1999. »
« Le passage à l’objectivation d’une identité dans l’espace public, c’est-à-dire par la revendication d’une représentation en tant que « minorité visible », s’est faite depuis quelques années seulement pour les Noirs en France. Cette revendication a abouti à la volonté d’être « vus » dans l’espace public sans être discriminés par ailleurs. D’où la formation, par exemple, du CRAN (le Conseil représentatif des associations noires), en 2005, et la médiatisation d’un certain nombre de « représentations » de cette nouvelle revendication identitaire : depuis la campagne médiatique autour de la dénonciation par certaines associations et certaines « personnalités » noires du livre de Olivier Pétré-Grenouilleau (…)jusqu’à la désignation de journalistes noirs pour présenter des journaux télévisés (Audrey Pulvar sur France 3 ou Harry Roselmack sur TF1, entre autres). »
« Ainsi, pour les Noirs en France, le cadrage identitaire intervient-il à plusieurs niveaux, non sans ambiguïté. D’abord dans la perception d’un racisme, au sens propre, dont ils peuvent être les victimes par le biais de la discrimination, mais sans qu’il soit possible de dire si la différence, déterminante sur le plan de l’intégration à la communauté nationale, par exemple, entre Noirs français des DOM-TOM et immigrants d’Afrique noire, français ou non, joue ici un rôle. Ensuite dans la volonté collective, même si elle prend des formes plus ou moins radicales, de voir reconnaître une spécificité historique (colonisation et esclavage), au travers de l’enseignement plus large de l’histoire des Noirs par exemple, même si là encore le fait de ne pas distinguer entre Noirs des Antilles (esclaves) et Noirs d’Afrique (colonisés) pose des problèmes historiques importants. Enfin, la volonté d’une meilleure représentation dans l’espace public est soumise aux mêmes difficultés de méthode que pour d’autres groupes minoritaires « visibles », celle de la stigmatisation à rebours, celle de la proportion, celle d’une différenciation d’autant plus perçue qu’elle s’appuie sur un critère d’identité parmi d’autres, et qu’elle risque précisément de masquer des critères dépliables quasi à l’infini mais non moins légitimes : Noirs musulmans, femmes noires, noirs homosexuels, etc. »

Pour une identité commune
« Aujourd’hui, face aux menaces réelles ou supposées du communautarisme, le rempart n’est donc pas dans l’opposition terme à terme d’un universalisme, républicain en France, de surplomb, interdisant l’expression de toute différence, remisant toute identité au magasin des accessoires désuets de l’histoire prérévolutionnaire, ou encore laissant penser à tel ou tel qu’il ne peut l’accepter en son sein sans un reniement complet de ce qu’il porte en lui. Il s’agit plutôt d’en appeler, chez chacun, à la conscience d’une possible identité commune que seul l’espace politique peut contenir et représenter, une identité respectueuse des aspirations et des appartenances (par la lutte efficace contre les discriminations, notamment) mais qui interdit l’affrontement et l’ostracisme au nom de telle ou telle identité particulière. Il ne s’agit, par exemple, ni de tenter de contraindre par la force au respect des lois républicaines, ni de les affadir sous prétexte de tolérance, mais bien plutôt de les faire aimer parce qu’elles sont la possibilité toujours ouverte d’une émancipation de toute contrainte communautaire ou identitaire. La république offrant ainsi une porte de sortie à celles et ceux qui veulent échapper à leur « destin » identitaire sans contraindre celles et ceux qui voudraient pleinement l’accomplir – dans le respect strict et égal des mêmes possibilités ouvertes à tous les individus et à toutes les identités. »
« Dans ces conditions, le communautarisme ne serait plus alors ni un mythe ni une réalité ; il ne serait qu’un mot inutile pour dire ce qui n’étant plus craint peut être refusé. »

 
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