| De
la grandeur au goufre, comprendre les scandales
financiers
Nicolas CORI
160 pages
Prix : 16 €
Sortie : septembre 2005
Extraits de l’ouvrage :
Plus de trois ans après, (2002, révélation des scandales, ndlr) cette période noire pour la finance n’est pas effacée. Au contraire, les noms d’Enron, WorldCom, Parmalat, Vivendi, Ahold, Global Crossing… résonnent toujours dans les oreilles des investisseurs comme une honte, et pour l’opinion publique comme le symbole des dérives d’un secteur.
Cet enthousiasme pour la dérégulation n’est donc pas du tout désintéressé. Mais cela ne gêne pas les milieux d’affaires, et la communauté financière notamment. Pour tout le monde, le retrait de l’Etat est synonyme de manne à saisir.
De la même façon que le terme « dérégulation » était devenu un modèle, l’expression « création de valeur pour l’actionnaire » ou « shareholder value » a connu un succès sans précédent dans le domaine financier.
Comme le détaille Le Revenu français : « dans les milieux financiers, cela s’appelle le « double quinze » : 15% par an de retour sur fonds propres, 15% par an de progression du bénéfice net par action. Ce seuil d’enrichissement et ce rythme de croissance, cumulés ou combinés, constituent les minima qu’il faudrait promettre aux actionnaires pour les convaincre d’investir leurs fonds dans une société cotée »
En adoptant le point de vue des banquiers d’investissement, les analystes ont négligé leurs traditionnelles études financières s’intéressant à la valorisation fondamentale des entreprises. Ils sont uniquement devenus des commentateurs, voire des parieurs, de l’évolution des cours de Bourse.
La profession journalistique a aussi joué un rôle très important dans la diffusion de ce climat d’euphorie boursière en répercutant et ne mettant pas en perspective les croyances du monde de la finance. Cela est dû d’abord au fait que, comme les analystes, les journalistes travaillant dans le secteur privé ne sont pas seulement que ce qu’ils proclament être.
De 1996 à 2000, le travail de Jean-Marie Messier a consisté à se séparer de vieux barons de la Générale des Eaux qui le contestaient pour faire monter de jeunes cadres. Il les appellera sa « dream team », son équipe de rêve. Une fidélité à toute épreuve est demandée. Et toute divergence est sanctionnée.
Le conseil de Vivendi semble, lui, avoir perdu tout sens critique à la fin de l’année 2001. Alors que l’entreprise a passé l’année à acheter des entreprises, les administrateurs ont approuvé, en décembre 2001, une nouvelle acquisition – celle d’USA Networks – sans se demander comment le groupe fait pour les financer.
A WorldCom, les administrateurs non-salariés ont ainsi reçu 35 000 stock-options entre 1999 et 2001. Au début de l’année 2001, la majorité du conseil possédait plus d’un million de titres WorldCom. A Enron, ils étaient aussi nombreux à posséder des dizaines de milliers d’actions, dont la valeur pouvait atteindre les 10 millions de dollars.
Les autorités de surveillance des marchés n’ont pas plus joué leur rôle, en n’alertant pas la communauté financière. (…). Tout cela viendra cependant bien tard pour les actionnaires qui avaient investi, se fondant sur les visas accordés par les autorités de marchés aux rapports des sociétés.
Dès la fusion réalisée avec Universal fin 2000, Vivendi ne dit pas toute la vérité sur sa dette. Le groupe veut faire passer le message que son endettement est proche de zéro, alors que le chiffre exact est de 27 milliards d’euros.
Parmi les fards dont Enron a abusé, le premier a été le « mark-to-market », c’est-à-dire la comptabilisation en valeur de marché. Le jour où la SEC a donné son autorisation (à cette méthode, ndlr), Skilling a même offert le champagne à ses équipes.
Pourtant, ces notes de bas de page peuvent avoir une influence très importante. En avril 2002, la publication du rapport annuel de Vivendi permet ainsi de découvrir que le groupe s’est engagé à racheter 20 millions de ses propres actions pendant l’année à un prix compris entre 60 et 80 euros, le cours au 1 er janvier étant supérieur à 60 euros.
On peut enfin imaginer rendre encore plus complexe le hors-bilan grâce au recours à des sociétés fictives. En anglais, on parle de « Special purpose entity » (SPE) ou « Special purpose vehicule » (SPV), en français de société ad hoc.
Avec la faillite d’Enron, on découvre même une catégorie nouvelle : les salariés-actionnaires qui voient en plus leurs économies constituées pour leur futur retraite disparaître.
Reste que les systèmes français ou italiens sont loin de permettre aux actionnaires ruinés de récupérer de l’argent. (…) Aux Etats-Unis, le système des « class actions » est l’idéal pour les petits porteurs.
Des class actions conduites par des investisseurs ont été lancées contre les grandes banques, ainsi que par les groupes auteurs des fraudes : l’administrateur judiciaire qui a repris les actifs d’Enron et la nouvelle direction de Parmalat conduite par Enrico Bondi. Pour faire face à tous ces risques, Citigroup avait provisionné, début 2005, 6,7 milliards de dollars au titre des « litiges ».
A l’issue de la condamnation de Bernard Ebbers, le commentaire d’observateurs du monde de la finance, rapporté par l’AFP est unanime : il est de très mauvais augure pour les prochains patrons appelés à répondre aux Etats-Unis de délits financiers.
(Procès de Ken Lay prévu en janvier 2006).
Pour ces raisons, il est difficile de croire que le durcissement de la législation permettra d’empêcher de nouveaux scandales financiers. Dans les épisodes que nous avons relatés, on a constaté que, si ce sont les P-DG qui ont fauté, c’est parce qu’ils voulaient se conformer aux désirs délirants des actionnaires.
En résumé, les bulles, les krachs et les scandales qui s’en suivent font partie du système. Et les réformes engagées n’y changeront rien.
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