| Le
grand dérèglement
Chroniques du capitalisme financier
Nicolas VÉRON
15 €
140 pages
ISBN : 978-2-915752-46-5
Sortie : mars 2009
Extraits de l’ouvrage
Introduction
Si les marchés financiers sont « le
cœur battant et haletant du monde »,
ainsi que les voyait le poète symboliste belge
Émile Verhaeren il y a plus d’un siècle
(1), ce cœur s’est arrêté
sous nos yeux. En août 2007, l’ampleur brutalement
révélée du retournement du marché
immobilier américain a stoppé net les
échanges dans des pans entiers du système
financier, notamment les produits de titrisation. Les
banques centrales ont dû immédiatement
intervenir massivement pour apporter aux banques la
liquidité qui leur est vitale. Puis en octobre
2008, les hésitations des autorités américaines
avant et après la chute de Lehman Brothers ont
débouché sur un constat de faillite de
l’ensemble du système. Partout dans le
monde développé, les gouvernements ont
été forcés de placer les banques
sous une garantie publique sans précédent.
Les conséquences de ces évènements
inouïs continuent de se déployer à
l’heure de la parution de ce livre.
La crise bouleverse nos réflexes acquis et place
au premier plan des interrogations essentielles, que
les années de prospérité avaient
occultées. Tout d’abord, elle souligne
par effet de contraste le caractère exceptionnel
de la période qui l’a immédiatement
précédée. La mondialisation des
échanges de biens, de services et de capitaux
n’est ni linéaire ni irréversible.
En 1914 puis dans les années 1930, l’intégration
économique internationale est brusquement passée
en marche arrière, et dans les deux cas ce renversement
a été beaucoup plus profond et durable
que la quasi-totalité des observateurs n’ont
voulu le croire à l’époque (2).
Nul ne peut affirmer aujourd’hui que nous ne vivons
pas un moment comparable.
Simultanément, la crise met en relief
une relation intrinsèquement difficile entre
capitalisme international et démocratie nationale
: une surprise pour ceux qui, croyant en une « fin
de l’histoire », s’attendaient
à une prolifération pacifique et apaisée
d’un libéralisme à la fois économique
et politique. Certes, la tension latente entre transformation
économique et souveraineté démocratique
avait déjà été bien décrite
et analysée avant l’éclatement de
la crise, que ce soit dans les économies émergentes
où le pouvoir économique est souvent aux
mains d’une minorité ethnique ou religieuse
(3) ou dans le cœur développé
du système international (4).
Mais cette tension pouvait à l’époque
sembler gérable, alors qu’elle approche
aujourd’hui d’un point de rupture.
Dans les milieux de la décision
économique et politique, on entend parfois affirmer
que l’heure n’est pas à la compréhension
des dynamiques de long terme, mais plutôt à
l’action immédiate. Selon ce discours,
l’urgence du moment ne nous laisse guère
de temps pour la discussion académique, et il
sera toujours temps d’analyser plus tard. Pourtant,
les préoccupations de court et de long terme
sont impossibles à séparer dans le moment
actuel, comme la tactique et la stratégie dans
la conduite d’une guerre.
L’oublier, c’est prendre le risque de se
retrouver pris au piège. Exemple poignant, les
mesures nationales de sauvetage des banques ou de l’industrie
automobile, en conditionnant le bénéfice
des fonds publics à une concentration de leur
utilisation dans l’espace national, conduisent
insensiblement à un retour en arrière
sur l’expansion internationale des entreprises
au cours des dernières années, et de là
vers une refragmentation inexorable de l’espace
financier et économique mondial : un protectionnisme
non intentionnel, mais qui n’en est pas moins
dommageable pour autant, car à moyen terme la
fermeture des échanges transfrontaliers appauvrit
toutes les parties prenantes. L’exigence d’efficacité
elle-même impose donc aux décideurs publics,
et à tous les observateurs autour d’eux,
une prise de recul.
C’est à une telle prise de
recul que ce livre entend inviter. Les cinquante-quatre
textes courts qui le composent ont été
publiés par l’auteur dans le quotidien
économique La Tribune entre mars 2005
et février 2009, au rythme d’une ou deux
chroniques par mois (5). Afin d’en
faciliter la lecture, ils ont été regroupés
en trois thèmes.
Premièrement, la crise, avec ses signes avant-coureurs
– notamment le grippage du système public
de contrôle des marchés financiers américains
– et son développement rapide à
partir de l’été 2007.
Deuxièmement, les débats sur la régulation
publique et la gouvernance privée des grandes
entreprises et des firmes financières, dont la
crise a mis en évidence les failles. Troisièmement,
la toile de fond qu’a constitué dans les
dernières années la mondialisation accélérée
des entreprises, suscitant en France des résistances
et des tensions particulières du fait de l’héritage
historique et culturel spécifique de notre pays.
Par construction, ces textes ne peuvent prétendre
à l’exhaustivité ni même à
la cohérence dans la description d’une
réalité dont la perception a évolué
au fil des presque quatre années de leur production.
Leurs biais, tels que la sous-représentation
des aspects macroéconomiques pourtant déterminants
dans le déclenchement de la crise et la récurrence
des questions relatives à l’information
financière et comptable, sont aussi des partis
pris. Le récit des transformations du capitalisme
est tenté ici à partir de la réalité
de ses mécanismes tels qu’ils s’imposent
aux acteurs de chair et d’os. Pour en décrire
les structures abstraites, d’autres observateurs
sont sans doute mieux équipés.
Toutes les chroniques parues au cours de la période
sont présentées sans modification, avec
seulement l’ajout d’une phrase en italique
rappelant brièvement le contexte de leur publication
et, dans quelques cas, un post-scriptum rappelant des
évènements postérieurs à
la parution (6). Cette absence de tri
rétrospectif fait parfois apparaître sans
fard les défaillances de jugement de l’auteur.
Le lecteur ne peut disposer d’une meilleure garantie
de sincérité.
L’espoir de ce livre est de contribuer
à sa façon à une meilleure compréhension
collective des dynamiques sous-jacentes au grand dérèglement
de notre système financier. Le choix correspondant
est celui de l’explication, plutôt que de
la dénonciation. On pourra s’en indigner.
Mais si le capitalisme financier est le pire des systèmes,
il l’est, comme la démocratie décrite
par Churchill, à l’exception de tous les
autres. De même que nous n’avons pas de
planète de rechange, l’expérience
suggère l’absence, dans le moment actuel
du moins, d’un système de substitution
qui ne s’accompagne pas d’une réduction
drastique des possibilités du développement
humain. Si grand que soit le désir de rejeter
le capitalisme financier, nous n’avons donc guère
d’autre choix que tenter de le comprendre, afin
de mieux en combattre les dérives permanentes.
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1. Dans « La Bourse » (1894),
publié dans le recueil Les Villes tentaculaires,
NRF Poésie/Gallimard.
2. Voir notamment Suzanne Berger, Notre
première mondialisation – Leçons
d’un échec oublié, La République
des Idées / Seuil, 2003 ; Jeffry Frieden, Global
Capitalism: Its Fall and Rise in the Twentieth Century,
W.W.Norton, 2007
3. Voir notamment Amy Chua, World
on Fire: How Exporting Free-Market Democracy Breeds
Ethnic Hatred & Global Insecurity, Random House,
2003 ; traduction française, Le monde en
feu – Violences sociales et mondialisation,
Seuil, 2007
4. Voir notamment Robert Reich, Supercapitalism:
The Transformation of Business, Democracy, and Everyday
Life, Knopf, 2007 ; traduction française,
Supercapitalisme : Le choc entre le système
économique emergent et la démocratie,
Vuibert, 2008
5. L’auteur tient à exprimer
sa reconnaissance toute particulière à
Philippe Mabille qui, en tant que responsable des pages
Idées à La Tribune, a été
au cours de cette période un guide éditorial
toujours exigeant, attentionné et compréhensif
à la fois.
6. Quatre chroniques jugées hors
sujet ou redondantes n’ont toutefois pas été
incluses dans ce recueil : il s’agit de « Darwin
et les “champions” français »
(5/09/2005), « Fallait-il privatiser la rente
nucléaire ? » (7/11/2005), « Halliburton,
paria ou précurseur ? » (4/04/2007),
et « Electricité, l’irrésistible
recomposition » (16/04/2007).
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