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Vertiges du miroir. Le narcissisme des dirigeants
Bénédicte HAUBOLD
 
 

Vertiges du miroir. Le narcissisme des dirigeantsVertiges du miroir. Le narcissisme des dirigeants
Bénédicte HAUBOLD

128 pages
Prix : 12€
Sortie : octobre 2006
ISBN : 2-915752-21-4

Extraits de l'ouvrage

« Jamais une société n’a autant valorisé l’image. Grâce aux moyens modernes de communication, l’image - fixe ou animée - submerge notre quotidien. Paradoxe : nous ne sommes pas devenus tolérants envers ceux qui succombent à la magie de l’image. Narcisse continue d’avoir mauvaise presse. Dans le langage courant, le narcissisme revêt une connotation péjorative. Nous nous représentons le narcissique comme quelqu’un d’imbu de lui-même, suffisant, éprouvant une admiration injustifiée, très égocentré et par là même, coupé des autres.
Nous connaissons tous un narcissique dans notre entourage. Nous le voyons centré sur lui-même, prêtant attention uniquement à ce qui peut le valoriser. Il ne cesse de se contempler et prend grand plaisir à s’entourer de personnes qui le flattent. Il s’écoute parler et semble y éprouver beaucoup d’intérêt… Nous voyons tout ce qu’il peut faire de grand, mais également les travers auxquels il succombe….et entraîne les autres, s’il est dans une position professionnelle qui le permet. »

« Le narcissisme devient alors un miroir à double face : sur son versant positif, il permet de se lancer dans de grands projets et d’entraîner de nombreuses autres personnes dans son sillage charismatique. Lorsque l’autre face apparaît, des décisions sans rapport avec la réalité sont prises pour soi et la société, dans le déni des mises en garde qui sont faites.
La frontière entre ces deux narcissismes, c’est-à-dire entre le positif et le négatif reste ténue et subtile. »

« Le dirigeant bénéficie dans notre société, d’une médiatisation croissante depuis quelques années. A l’instar d’un chef d’état, d’un acteur de cinéma, d’une star de la musique, son avis compte, ses déclarations sont commentées, son « look » analysé, son entourage familial et amoureux décrit. »

« Dans cette reconnaissance, on y trouve à la fois, la valorisation de l’individu, de son engagement dans le lien de travail ainsi que du produit de son action. Le patron représenterait en quelque sorte, la figure de l’accomplissement social. C’est ce qui ressort en filigrane, des propos du directeur Europe d’un groupe d’exploitation pétrolière :
« On est noté au niveau mondial, à la fois pour le salaire, la rémunération, le bonus et toutes les décisions de rémunération au sens large. Nous sommes un peu moins de 0,5% de la population du Groupe à l’être ainsi ».

« L’entreprise a tout intérêt à voir se développer un processus de narcissisation positive du dirigeant et de ses collaborateurs, qui permet aux uns et aux autres de se sentir valorisés et de pouvoir se dédier pleinement à leur fonction. Elle prône cet engagement total qui constitue un levier de performance pour l’entreprise. Le narcissisme s’immisce donc profondément dans la structure-même de l’entreprise.
En outre, il est observé « l’utilisation par beaucoup de patrons, de leurs collaborateurs, comme un prolongement d’eux-mêmes ».

« Tous les dirigeants rencontrés notent que le narcissisme constitue un danger intrinsèque pour l’exercice de leur mission, tout en relevant qu’ils n’y ont pas succombé, mais qu’ils remarquent ce travers chez certains de leurs pairs.
« Quand je me rends dans des clubs ou que j’ai l’occasion de partager un déjeuner avec un autre patron, quelque fois je me dis : ' mais il tient des discours en dehors de la réalité ! " » sourit le directeur d’un groupe d’équipements automobiles.

« Le cas du dirigeant narcissique est révélateur de notre société moderne ultra-médiatisée : elle encourage profondément toute poussée narcissique, qu’elle accompagne jusqu’à ce qu’Icare se brûle les ailes au contact du soleil.
Ainsi, la guerre économique est une guerre d’images, à la fois symbolique et politique, la construction d’une identité médiatique est un élément essentiel de la légitimation d’un chef d’entreprise moderne. Il s’agit de mettre en scène une « personne » au sens le plus large du terme, ce qui peut impliquer une certaine capacité à parvenir à conjuguer narcissisme de star et absence de charisme. »

« Le dirigeant narcissique n’a pas de repères identitaires. Quand il parle de lui, il évoque implicitement à la fois le groupe, l’entreprise, les salariés, ses proches collaborateurs : « grâce à la conjugaison de tous vos talents, nous pouvons être l’entreprise préférée des consommateurs, parce que nous serons le groupe mondial de communication le plus en phase avec la société de demain », peut-il affirmer. »

….la directrice d’un groupe d’additifs alimentaires qui évoque leur « profil type » :
« Oh oui ! je connais des patrons narcissiques ! Son profil : un homme d’environ 45 ans. Divorcé, remarié avec une plus jeune, ayant une cour plus jeune de gens qu’il a fait monter, qui ont 10 ans de moins que lui, qui lui sont totalement dédiés, qu’il fait agir comme une espèce de task force sur des sujets précis. Ce sont des gens très intelligents, mais qui lui doivent tout. Et qui passe son temps à demander s’il est aimé !! Extraordinaire ! ».

Un associé du second cabinet de chasseur de têtes :
« Pourquoi un dirigeant ne serait-il pas narcissique par exemple ? La pathologie narcissique du dirigeant n’est de toutes façons, pas en soi gênante pour l’actionnaire, à qui le dirigeant rend des comptes à travers son conseil d’administration ou de surveillance. En effet, comme on est dans un système capitaliste, tant que l’action monte, on ferme les yeux. »

« De toute évidence, je ne connais pas de dirigeants normaux, c’est-à-dire de monsieur tout le monde. Je pense qu’ils ont tous quelque chose de spécifique, de très particulier et surtout de hors du commun. Cela peut aller de traits de personnalité extrêmement forts, tels qu’une haute créativité, une très forte empathie, ou bien même une vision, qui ne sera pas nécessairement stratégique du reste, jusqu’à la maladie mentale comportant des troubles psychotiques.
Le narcissisme est un des plus intéressants phénomènes, à cause de sa place, de sa visibilité. Le narcissisme est lié au pouvoir, au sexe, à l’argent, au plaisir, au désir ».

Parole de dirigeant :

« En fait, cette fonction de dirigeant n’a rien de particulier. Si on faisait une comparaison anthropomorphique, moi je suis peut-être la rate. Il y a besoin de tous les organes, car ils ne remplissent pas la même fonction. Le dirigeant n’est certainement pas la tête : la tête, c’est le client ; et il n’est pas non plus le cœur, car le cœur c’est la circulation « hommes- marchandises »… C’est le système sanguin… C’est la circulation des systèmes qui produit l’argent. Je démystifie totalement ce rôle de dirigeant. La meilleure démonstration est qu’on les change très régulièrement et que les entreprises continuent leur train-train ».
 

 
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