| Réforme
des délais de paiement et modernisation de l’économie.
De l’intention aux actes ?
Thierry CHARLES
216 pages
22 €
ISBN : 978-2-915752-50-2
Juin 2009
Extraits de l’ouvrage
Préface
Voilà quatre décennies que
les déclarations d’intention et les vœux
pieux se succèdent sur le thème de l’absolue
nécessité de renforcer les PME, poumon
de notre tissu d’entreprises et de notre économie.
Quarante années pourquoi faire ? Aboutir enfin
à la loi de modernisation de l’économie
qui risque d’étouffer les plus faibles
au bénéfice des grandes entreprises et
des grandes banques qui les financent ?
Lorsque l’auteur de cet ouvrage,
m’a sollicité pour écrire ces quelques
lignes, je me suis demandé en quoi mon expérience
ou à défaut, mon éclairage, pourrait-il
être utile au lecteur. J’ai vite compris
que le thème du livre met en évidence
l’archaïsme profond et le conservatisme savamment
entretenu de notre économie.
On est frappé, à la lecture
de la déclaration de Politique Générale
de Jacques Chaban-Delmas le 14 septembre 1969 à
l’Assemblée Nationale (le célèbre
discours de la « Nouvelle Société
») par la clairvoyance de son auteur et de ceux
qui l’entouraient à l’époque.
On l’est plus encore lorsque l’on constate
les réalisations concrètes 40 ans plus
tard.
Non seulement notre pays se montre incapable
d’anticiper des réformes indispensables,
mais quand il les met en oeuvre (souvent trop tard)
il redouble d’ingéniosité pour les
vider de leur contenu… Au demeurant, posons-nous
cette question : combien de réformes majeures
aurions-nous menées à bien si nous n’avions
pas utilisé l’Europe pour nous les imposer
« de l’extérieur » ? La technostructure
communautaire est souvent stigmatisée, mais quid
de l’efficacité et de la volonté
de nos élus, c’est à dire la nôtre
?
Ces quarante années de conservatisme
financier, ont notamment abouti à ce que la seule
innovation financière véritable au service
de nos entreprises moyennes (la bourse des PME, créée
par Jacques Delors avec le Second Marché en 1983)
ait été constamment combattue par les
banques.
Cocasse : celles la mêmes qui refusent
depuis des années de faire crédit à
nos entreprises en croissance, soulignant à juste
titre leur manque chronique de fonds propres, les empêchèrent
de les obtenir, en les dissuadant d’accéder
plus librement au marché financier… avant
de vendre, dans l’indifférence générale,
notre Bourse à Wall Street, laboratoire planétaire
de tous les errements de la Finance ! Belle clairvoyance
et belle démonstration de patriotisme économique…
Passible de « crime contre l’Economie ».
Mais si nous payons tous le prix aujourd’hui
du conservatisme d’établissements bancaires
vassaux et bras armés des grandes entreprises,
nous payons aussi le prix de nos erreurs : celui des
conseils d’entreprises, trop proches et confortablement
installés dans l’orbite du milieu bancaire,
abandonnant ainsi, sans combattre, notre indépendance
d’esprit et notre indépendance tout court
! Celui également des économistes et des
universitaires, qui bien souvent ne font que relayer
la pensée et la doctrine dominantes.
De ce point de vue le travail minutieux
de Thierry Charles apparaît salutaire et la clarté
de sa réflexion, non-conformiste (sans filtre
!), est une respiration. Sa démarche ne date
pas d’hier. J’ai eu le privilège
de suivre son parcours (en dehors des terrains de tennis
ou des bancs du lycée Ampère et de la
fac de droit Jean Moulin/Lyon III) et de mesurer sa
constance au cours de ces vingt-cinq dernières
années.
Son engagement inlassable aux côtés
des entreprises donne des raisons d’espérer,
car le pire n’est, dit-on, jamais certain. Son
ouvrage remarquable, est un encouragement pour tous
ceux qui luttent chaque jour contre la sclérose
de notre économie et un déclin qui n’est
en rien inéluctable.
Rémy THANNBERGER
* * *
Avant-propos
« … Nous avons
esquissé une théorie de la fabrication
de la monnaie fiduciaire en libre concurrence, opération
dite irrévérencieusement par l’Etat
faux-monnayage quand il ne la perpètre pas lui-même
».
Alfred Jarry
L’amélioration des conditions
de financement est fondamentale pour permettre aux entreprises
de se développer plus vite. A ce titre, chacun
s’accorde à penser, depuis des décennies,
que les délais de paiement constituent un enjeu
majeur, « comme ces choses qui, à force
d’être vielles, semblent neuves ».
Car, somme toute, est-il normal que le plus faible paie
pour le plus fort ? Autrement dit, le rôle des
PME consiste-t-il à contribuer au financement
des grandes entreprises ou des administrations publiques
?
Quelques chiffres : en Europe, les retards
de paiement pèsent 90 milliards d’euros
par an. Les retards sont à l’origine d’une
défaillance sur quatre. Toutes les études
de la Banque de France montrent que les allongements
des délais crédit fournisseurs et délais
découverts clients apparaissent bien comme des
signes du risque de défaillance d’entreprise.
En 2005, le crédit
interentreprises se chiffrait en France à plus
de 605 milliards d’euros, soit de 2 à 3
fois le montant total des crédits bancaires (1).
Et «le recours systématique aux délais
de paiement est aujourd’hui la première
source de financement à court terme des entreprises…
» (2).
* * *
Point de vue
ALTARES : défaillances et délais
de paiement des entreprises
La société ALTARES publie
régulièrement des statistiques relatives
à l’état des entreprises.
Dans son baromètre pour le premier trimestre
2009, publié le 16 avril, ALTARES révèle,
sans grande surprise, une nette augmentation des défaillances
d’entreprises, avec une hausse de 21% par rapport
à la même période de 2008, soit
15300 entreprises. Cette augmentation doit bien entendu
être mise en relation non seulement avec la conjoncture,
mais aussi avec la forte dynamique des créations
d’entreprises dans la période précédente.
Or, les entreprises les plus jeunes demeurent les plus
fragiles. Il faut noter une forte progression des défaillances
des entreprises de 20 salariés et plus, avec
plus 80% par rapport à la période précédente.
Les secteurs les plus touchés par la progression
des défaillances sont l’industrie et le
transport ; d’une manière générale,
les services aux particuliers sont plus affectés
que ceux aux entreprises.
Par ailleurs, dans son baromètre des délais
de paiement en Europe, ALTARES révèle
en février 2009 une nette dégradation
de ces délais en Europe au fil de l’année
2008, la France étant un cas particulier avec
une légère amélioration. C’est
en Italie que la dégradation est la plus nette,
avec des retards de paiement à 17 jours en fin
d’année 2008 ; l’Allemagne -10 jours
en moyenne sur l’année- ou les Pays bas
-11,6 jours- demeurent les mieux placés en Europe.
En France, l’amélioration est due à
la mise en place de la LME, au 1er janvier 2009 ;
les délais se réduisent, passant légèrement
en dessous des 12 jours.
A noter, à titre de comparaison, que les retards
moyens des administrations en Europe sont de 14,6 jours.
L’impression immédiate est
la multiplication des lois. En effet, depuis l’ordonnance
de 1986 relative à la liberté des prix
et de la concurrence, une succession de textes ont été
adoptés concernant les délais de paiement.
Or, en quoi les délais de paiement ont-ils changés ?
Ce fourre-tout de textes et de règlements est
régulièrement bousculé dans les
faits. Il s’agit au mieux d’« un catalogue
hétéroclite dont la lecture laisse le
sentiment que le droit s’emploie à rattraper
le fait dans une course poursuite toujours inachevée
» (3), au pire un sanctuaire
d’ex-voto suscepto.
Reste que la volonté du législateur
d’encadrer le crédit inter entreprise -
où l’entreprise est de facto un «
distributeur de crédit » -, dans la loi
de modernisation de l’économie (dite communément
LME), publiée le 5 août 2008 au Journal
Officiel, est un signal fort, un « choc psychologique
», fruit d’une maturation spontanée
de certains projets avortés de réforme,
d’un gouvernement en quête de modernisation.
La LME est un nouvel épisode dans
la longue saga des délais de paiement, une «
métempsycose » avec des amendements. Désormais,
nous ne pourrons plus l’appeler l’Arlésienne.
Néanmoins les premiers échos conduisent
à rechercher les maux qui risquent de rendre,
encore une fois, la loi impuissante face à la
gageure qu’elle s’est assignée, à
savoir améliorer la situation financière
des PME (en contrepartie de la libéralisation
de la négociation et de la négociabilité
des tarifs dans le secteur de la GMS alimentaire notamment),
au risque de les laisser comme Gros-Jean.
Malgré les déclarations de
Christine Lagarde, Ministre de l’Economie de l’Industrie
et de l’Emploi, lors du discours de présentation
de la LME, le 23 juillet 2008 : « Nous n’allons
pas laisser cette loi rejoindre le Panthéon des
lois inappliquées », il y a lieu de poser
le débat, dans la mesure où le souci des
pouvoirs publics d’influer sur les délais
de paiement au cours des dernières décennies
(disons depuis la loi Royer de 1973) est une succession
d’échecs. Aussi, la question reste entière
: le crédit fournisseur a-t-il fait son temps
ou défie-t-il le temps ?
D’ailleurs, la Ministre elle-même
déclarait à l’AFP, dès le
15 septembre 2008, que ses services avaient été
déjà alertés de pratiques consistant
à contourner le texte sur la réduction
des délais de paiement :
« C'est un peu décevant
mais pas tout à fait surprenant que certains
opérateurs fassent preuve de tant d'inventivité
juridique pour arriver à sortir des textes
avec un enthousiasme non déguisé
».
Par ailleurs, plus la réglementation se durcit,
plus elle devient paralysante et risque d’être
contournée par les acheteurs pour de bonnes ou
de moins bonnes raisons.
Or, l’enjeu est de taille. En effet,
selon une enquête du cabinet Deloitte menée
sur un panel de plus de 18 000 PME françaises
représentant 380 milliards d’euros de chiffre
d’affaires (base 2006), une réduction à
60 jours du DSO (Days of Sales Outstanding) permettrait
de générer 11 milliards d’euros
supplémentaires (4).
Et pour une PME, il n’y a plus moyen
de survivre autrement. La réduction des encours
accordés, les soubresauts des marchés
financiers suite à la crise des « subprimes
», l’augmentation du prix des matières
premières et la mise en place des normes Bâle
II (5), ont conduit inexorablement
à une lente dégradation de la trésorerie
des entreprises françaises (tant il est vrai
que « la mauvaise monnaie chasse la bonne »).
N’oublions pas que les délais
de paiement courts et surtout respectés ont permis
aux PME allemandes de disposer d’une trésorerie
suffisante pour innover et maintenir un bon niveau de
compétitivité. « C’est une
générosité très française
que celle que l’on fait sur le dos des autres
» (6).
Aussi, l’objectif de cette publication
est bien de combler un déficit d’information
des PME-PMI sur le problème récurrent
des délais de paiement. Rédigé
dans un langage simple et didactique, et dans un souci
constant d’illustration, il est conçu sous
formes de chroniques, nées d’une pratique
quasi quotidienne des textes de loi (droit au fait !),
c’est-à-dire dans son application aux cas
que peut présenter l’expérience
(jurisperitus), et forgées tant que le fer est
encore chaud. Mais, si l’homme de terrain a plus
de doutes, il doit malgré tout tenir sur les
principes.
Car il en va de la loi, comme de la littérature,
qui selon Sainte-Beuve, « a ses progrès,
ses écarts, ses moments d’hésitations
ou d’entrainements. Il y a lieu de les noter à
l’instant, de signaler les fausses routes, les
pentes ruineuses ; ce n’est pas toujours en vain.
On fait partie d’ailleurs du gros de la caravane,
on s’y intéresse forcément, on en
cause autour de soi en toute liberté : il est
bon quelquefois d’écrire comme on cause
et comme on pense » (7).
L’expérience instruit plus sûrement
que le conseil.
L’ouvrage se veut également
un outil de réflexion sur les aspects juridiques,
économiques et financiers essentiels au problème
récurrent des délais de paiement en France,
qui est à l’origine de nombreuses défaillances
de PME, de leur manque de fond propre et de leur défaut
de compétitivité par rapport à
leurs principaux concurrents étrangers.
Mais nous voudrions également opérer
un tour d’horizon des relations d’affaires
dans le monde de la sous-traitance, dont l’affrontement
avec les maîtres d’oeuvre et les donneurs
d’ordres, qui leur font avaler « carpes
et escarpes », présente avec quelque
fermeté une sorte de gageure, voire de défi.
Nous montrerons qu’elle constitue le même
sujet. Un corollaire de cette situation de dépendance
se trouve en effet dans l’évolution des
délais de paiement.
Reste que l’expérience donne
des opinions et c’est bien là le danger,
on n’est plus maître de sa pensée.
Aussi, avons-nous choisi de confronter notre analyse
à d’autres points de vue, tant il est vrai
qu’un esprit affronté aux réalités
fondamentales du moment ne reste finalement jamais seul.
Que leurs auteurs en soient ici remerciés.
Mais, il s’agit avant tout de faire
« oeuvre » utile. Car l’enjeu
est évidemment considérable pour l’avenir
de l’industrie française et mérite
quelques éclaircissements sans langue de bois.
N’en attendons pas pour autant des certitudes,
dans la mesure où notre expérience ne
les a pas forgées, elle les a fait disparaître.
En conclusion, nous voudrions démontrer
dans ce livre, que les conditions de cette réforme
ne s’inscrivent pas dans un texte de plus, mais
s’ancrent bien davantage dans un changement d’attitude
(culturel ?), à savoir une forme de solidarité
entre les grandes entreprises et les plus petites (poussées
par une foi languissante).
Car beaucoup de juristes, de financiers
et d’économistes, notamment chez les praticiens,
pensent que cette énième solution est
mal adaptée (tout au plus une solution en attente
de problèmes). Au reste, avec ou sans le soutien
des textes, que les législateurs rédigent
encore trop souvent « avec une truelle
», le chacun pour soi est dans l’air. Car
il ne s’agit pas tant du verbe de la loi, que
celui de l’équité, qui est en cause.
Les règles juridiques concernant les relations
interindustrielles ont toujours été le
produit de la tension entre des intérêts
contradictoires : les fournisseurs et les sous-traitants
mettant souvent en cause les contraintes imposées
par les donneurs d’ordre au risque d’aboutir
à la marginalisation des premiers.
Qu’importe, nous aurons mesuré
ce qui est fait, « pour savoir s’il
peut s’y trouver, aujourd’hui, les germes
de ce qui reste à faire », selon
la formule du professeur P. Rémy. Le sujet est
d’ailleurs d’actualité, dans la mesure
où la question des délais de paiement
a de nouveau été posée dans le
« Small Business Act » européen,
adopté par le Commission le 25 juin 2008, sous
l’impulsion du Président de la République
Nicolas Sarkozy, afin de lever les freins au développement
des PME en Europe.
Aussi, nos grands donneurs d’ordre
doivent se préoccuper au plus vite du sort de
leurs fournisseurs qui travaillent, produisent, achètent
chaque jour sans qu’aucune forme de pouvoir ne
leur permette d’exprimer leurs contributions aux
succès de ce « partenariat » : cela
commence par les conditions et les délais de
paiement, mais également par une réflexion
globale sur les relations commerciales et leurs abus,
voire par une politique volontariste d’essaimage,
d’accompagnement à l’international
et de soutien dans la recherche et le développement
(R&D), etc. La situation économique sinistrée
depuis le mois d’octobre 2008 montre que cela
ne va pas de soi.
A défaut de consensus, la réforme
des délais de paiement voulue par la loi de modernisation
de l’économie, risquerait, une nouvelle
fois, de s’avérer inefficace, car comme
l’avouait Marguerite Yourcenar, dans les Mémoires
d’Hadrien : « (…) je crois peu
aux lois. Trop dures, on les enfreint, et avec raison.
Trop compliquées, l’ingéniosité
humaine trouve facilement à se glisser entre
les mailles de cette nasse traînante et fragile
» (8).
Thierry CHARLES
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1 - Cf. European
Payment Index : la croissance économique masque
un mauvais comportement de paiement, Intrum Justicia,
printemps 2007. Comment ne pas faire un parallèle
avec le déficit budgétaire de la France
: le gouffre du crédit peut en cacher un autre !
2 - Dictionnaire
permanent du Droit des Affaires, Délais de paiement
entre les entreprises, n°3.
3 - M.-D. Hagelsteen, Rapport sur la
négociabilité des tarifs et des conditions
générales de vente, 12 févr. 2008.
4 - Le DSO (Days of Sales Outstanding)
est l'indicateur utilisé couramment par les entreprises
pour mesurer le risque financier induit par les délais
de paiement. Il traduit l'encours client en nombre de
jours de chiffre d'affaires, et constitue l'un des principaux
leviers d'optimisation du besoin en fonds de roulement
(BFR).
5 - Les accords de Bâle 2 réforment
les exigences en fonds propres imposées aux banques,
pour couvrir leurs risques, risque de crédit,
mais également risques de marché et risque
opérationnel. On peut d’ailleurs s’interroger,
si avec la crise bancaire de 2008, l’assouplissement
des règles en ce qui concerne le niveau des fonds
propres des banques n’est pas à nouveau
posé ?
6 - Michel Del Castillo.
7 - Sainte-Beuve, De la littérature
industrielle, Revue des Deux mondes, Janv.
2009, p.15.
8 - Luc-Marie Augagneur, Transparence
tarifaire, opacité législative, réflexions
sur l’impuissance de la loi, RTD com. Avril/juin
2008, p. 222 et suiv.
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