| Énergies de ton siècle ! Des crises à la mutation.
Pierre RADANNE
256 pages
Prix : 19 €
Sortie : octobre 2005
Extraits de l’ouvrage :
Introduction, page 11 - Le retour des tensions
« Mais déjà, un nouveau cycle se profile. Un niveau faible d'investissement dans la production d'énergie, l'augmentation rapide de la consommation d'énergie des pays émergents du Sud-Est asiatique, le redressement des pays en transition et l'accroissement soutenu des consommations de pétrole par les transports modifient peu à peu la donne. Depuis 2000, déjà, l'offre a de plus en plus de mal à suivre la demande. Nous sommes entrés dans un nouveau choc pétrolier. D'autres facteurs expliquent ce retour des tensions. Le premier est que les investissements massifs réalisés en réponse aux chocs pétroliers arrivent en fin de vie en impliquant des besoins importants de capitaux, donc des niveaux de prix qui facilitent la reconstitution des marges pour les engager. Facteur de tension supplémentaire, l'épuisement de gisements de pétrole hors OPEP (Etats-Unis, mer du Nord) accroît la dépendance vis-à-vis d'un Moyen-Orient politiquement de plus en plus instable. En même temps, les tensions internationales brident fortement le développement du nucléaire civil par crainte de prolifération incontrôlée. Le plus déconcertant est que l’ensemble des acteurs qui auraient dû anticiper et parer ce choc pétrolier n’ont rien fait. Cette inertie se traduit par le retour sur le devant de la scène des cartels des grandes compagnies et des Etats pétroliers, qui se prêtent volontiers la main pour tirer leur rémunération à la hausse. A l’évidence, il n’y a plus de politique énergétique. La situation ne peut dès lors que s’aggraver. »
Introduction, page 19 - Réussir ce siècle
« Ce siècle a mal commencé. Pour une raison simple : nous ne l’avons pas rêvé. Collectivement. J’ai toujours cru que le passage à l’an 2000, serait une grande fête, c'est-à-dire un feu d’artifice d’idées, de projections d’images de l’avenir, d’espoirs de convergence des peuples du monde, une mobilisation collective pour que ce siècle soit moins destructeur que le précédent. Il n’y a rien eu de tout cela. Le champagne a bien coulé à flots, mais chacun est resté dans sa bulle de relations affectives et amicales. Cette absence d’investissement dans l’avenir est générale et touche les pays industrialisés comme les pays en développement.
Nous sommes pourtant à la veille d’une mutation considérable de civilisation. Celle que nous connaissons, fondée sur une consommation toujours croissante de biens matériels, va droit dans le mur. Les ressources en énergie qui permettraient son extension à toute la planète ne sont pas disponibles et les dégâts qu’elle provoque deviennent insupportables. Il en résulte une question philosophique et politique fondamentale : le fait que nous retournions dans un monde fini (au plan des ressources exploitables et des pollutions supportables) marque-t-il la fin du développement ? Serions-nous arrivés à la fin de l’Histoire, avec comme seul horizon une éternelle stagnation ? Autour de nous, le pessimisme s’installe, ronge toutes volontés politiques et dissipe tous les rêves. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les visions pessimistes de l’avenir prennent le pas sur l’optimiste de la volonté. »
Chapitre 1, page 41 - Le retour progressif de tensions sur les marchés pétroliers
« La période de bas prix du pétrole que l’on a connue depuis 1986 s’est achevée en septembre 2000, quand les cours du pétrole ont quitté la barre de 25 $ le baril pour s’élever, en 2005, jusqu’à 70 $. Ces tensions découlent d’un problème physique d’approvisionnement, et donc d’un rattrapage de l’offre par la demande. Pourtant, il n’y a pas eu sur la période récente de retour d’usages vers le pétrole, malgré les prix bas, mais seulement un arrêt des mouvements de substitution vers d’autres énergies, après ceux opérés lors des chocs pétroliers. C’est donc la vivacité de la demande qui explique le renversement de tendance. La consommation de pétrole dans les transports a crû à un rythme un peu supérieur à la croissance économique, et tire de nouveau à la hausse la demande des pays développés. Ces dernières décennies, les transports routiers et aériens, totalement dépendants du pétrole, ont encore gagné des parts de marché au détriment du rail. Ainsi, la consommation de pétrole dans les transports a presque doublé en France entre 1973 et 2004, passant de 25,7 Mtep à 50,4 Mtep. Mais le facteur le plus puissant résulte de la croissance de la consommation de pétrole des pays du Sud. Elle a doublé entre 1986 et 2004, passant de 0,58 Gtep à 1,13 Gtep. »
Chapitre 3, page 55 - Pourquoi une stabilité du nombre d’années d’exploitation du pétrole ?
« La portée de ces facteurs de tension est contradictoire, pour le grand public, avec une stabilité exprimée des ressources pétrolières en nombre d’années d’utilisation. Il faut donc y regarder de plus près. Si les réserves de pétrole publiées en 2004 restent identiques à celles de 1992 : 1,19 milliard de barils ou 162 Gtep, c’est surtout le résultat d’une réévaluation des gisements existants, compte tenu des progrès réalisés dans la récupération du pétrole. Mais beaucoup d’experts pétroliers mettent en doute les volumes de réserves déclarées par les pays du Moyen-Orient, notamment par l’Arabie Saoudite. Le doute provient du fait qu’en cas de ressource nationalisée, chaque pays déclare comme il l'entend ses ressources, sans expertise indépendante et avec un penchant pour la surestimation afin de peser davantage dans les négociations commerciales et politiques. Les réserves pétrolières continuent de représenter environ 40 années de consommation au rythme actuel. Ce ratio est stable depuis les années 1970. Cet affichage de réserves constantes déroute l’opinion publique. Comment croire à une menace d’épuisement des ressources si les statistiques indiquent un renouvellement continu de celles-ci ? En fait, cette apparente stabilité résulte de mouvements de sens différents. »
Chapitre 4, page 77 - Le retour des États-unis et de l’Australie dans la négociation climatique
« La discussion porte maintenant sur ce qui se passera au-delà de 2010, date d’échéance du Protocole. La négociation sur la deuxième période d’engagement, qui couvrira probablement la période 2010-2020, devait démarrer en 2005. On en restera aux manœuvres d’approche. Les Etats-Unis, du fait de leur statut de puissance dominante, ne peuvent se contenter de signer après coup un texte à l’élaboration duquel ils n’auraient pas participé. En fait, sauf événement gravissime, tout est maintenant suspendu à l’élection présidentielle de novembre 2008 aux Etats-Unis. La réunion du G8 de Glenneagles, en juillet 2005, a montré une légère évolution. L’Administration Bush reconnaît la maladie, le changement climatique, mais refuse toute médecine collective issue du Protocole. De nombreux scénarios sont alors possibles, du plus simple au plus complexe. »
Encadré, page 138
« A quel mode de vie correspondra une division par 4 de nos émissions de CO2 ?
La consommation d’énergie est, en France, de 3,6 tonnes équivalent pétrole (tep) par habitant et par an. Il en découle une émission de gaz carbonique de 7 tonnes par Français.
Dans la sphère domestique, il faut d’abord s’attaquer au chauffage. Isolez votre toit et vos murs plutôt par l’extérieur, ayez des fenêtres à double vitrage. Utilisez les énergies renouvelables pour le chauffage et la production d’eau chaude, avec un complément gaz. Soyez attentifs au bon réglage de la régulation horaire du chauffage. Réduisez l’emploi de la climatisation par une bonne protection contre le rayonnement solaire direct (stores, volets).
Seconde cible, l’éclairage et l’électroménager. L’impératif premier, la vigilance dans les choix d’achat : ampoules basse consommation, réfrigérateur et autres appareils électroménagers économes. Au quotidien, soyez attentifs au grignotage des kWh par les appareils en veille, mettez des interrupteurs en amont. Préférez la cuisson électrique, qui perd moins de chaleur. Réduisez l’usage du sèche-linge. Troisième cible, la voiture. Achetez une petite voiture urbaine pour les usages quotidiens, réellement adaptée à ce que vous en faites réellement (et bientôt une voiture électrique). Pour les usages exceptionnels, ayez recours à la location. Adoptez une conduite souple sans à-coups. Prenez les transports collectifs dès que c’est possible, et priorité absolue au TGV sur l’avion pour vos déplacements en France. Utilisez internet pour réduire vos déplacements et vos démarches. Dans votre assiette, redécouvrez les saisons, donnez la priorité aux circuits courts d’approvisionnement alimentaire et fréquentez les commerces de proximité. Sur cette base, avec les techniques actuelles, la consommation d’énergie dans la sphère familiale baissera de 1,9 tep à 0,8 par personne, et les émissions de gaz carbonique, de 3,8 à 1,4 tonnes. Bien sûr, à côté de vos efforts, l’Etat et les entreprises doivent progresser simultanément (industrie, tertiaire, transport des marchandises), avec, à la clé, par les techniques connues, une baisse de 1,8 tep à 1,1 tep, et, en CO2, de 3,2 à 1,6 tonnes. Les progrès dans les décennies à venir devront porter essentiellement sur le chauffage des bâtiments, et surtout sur les transports, pour passer sous la barre des 2 tonnes de gaz carbonique par personne (ou 0,5 t de carbone). Qualité des choix d’investissement, isolation de la maison, recours aux renouvelables, beaucoup de modestie dans le choix de la voiture et un peu de vigilance de comportement : tout cela n’a rien d’un retour à la bougie ! »
Chapitre 8, page 146
« Le choix de l’EPR est une erreur industrielle C’est donc dans ce contexte que la France, au départ en partenariat avec l’Allemagne, a développé un nouveau réacteur, l’EPR (European Pressurized Reactor) pour assurer le renouvellement de la première génération de réacteur d’ici 2020. La tête de série décidée en 2004 devrait être construite à Flamanville, dans la Manche. Mais ce renouvellement générationnel est-il opportun ? Il faut poser ouvertement la question : quel nucléaire pour quel marché ? Le débat de principe entre pro et antinucléaires sur le recours au nucléaire que provoque la volonté gouvernementale de construire l’EPR, s’il est légitime, a un effet pervers. La discussion tend à évacuer l’indispensable justification au plan industriel et économique. Si l’on veut poser la question légitime de l’intérêt du nucléaire pour lutter contre l’effet de serre, il faut proposer une technologie susceptible de remporter l’adhésion de clients aujourd’hui réticents. Cela implique de s’inscrire avec détermination dans la recherche de réacteurs conçus autour d’un concept de sécurité passive. L’option aujourd’hui affirmée de l’EPR se révèle un choix sans avenir parce que sans progrès et sans client. Il est inquiétant, parce que coûteux, de s’engager dans une filière sans clientèle. L’industrie nucléaire a, plusieurs fois par le passé, fait preuve d’un tel volontarisme au mépris de la situation réelle du marché. Chaque fois cela a mal fini : entêtement en faveur de la filière graphite-gaz, développement du retraitement, filière surgénératrice. Chaque fois, le contribuable ou l’abonné d’EDF a dû éponger les surcoûts. La renationalisation de l’industrie nucléaire par la fusion effectuée entre Framatome et la Cogéma avec prise de capital par l’Etat pour constituer Areva en préalable au lancement de l’EPR en constitue une preuve. Il s’agissait d’éviter toute déconvenue pour un actionnariat privé. »
Chapitre 9, page 183 - Les ratés de la libéralisation
« Le discours à la base de la dérégulation ne manquait pas de force : donner plus de choix au consommateur, constituer un marché à la dimension de l’Europe, permettre l’arrivée de nouveaux acteurs économiques, remettre en cause des positions sanctuarisées débouchant sur trop de routine et une dérive des coûts, etc. L’expérience acquise depuis plusieurs années permet d’analyser avec lucidité la réalité des effets de l’ouverture des marchés. On assiste en fait à la mise en place, en Europe, d’un oligopole de grandes compagnies maintenant transnationales. Là où il devait y avoir pluralisme, il y a concentration industrielle. »
Conclusion, page 239
« Le tour d’horizon est achevé. S’il y a contrainte sur l’approvisionnement énergétique et son impact environnemental, les technologies ne manquent pas et beaucoup ont encore des marges de progression. Les choix à faire sont bien d’une autre nature : ils sont d’ordre politique, économique et comportemental. L’humanité est arrivée au bout de la planète, explorée dans ses zones les plus reculées, réunie dans un seul espace économique, rythmée par un flot d’informations commun et proche de l’engorgement démographique. Elle va devoir freiner d’urgence la prédation qu’elle exerce sur la terre à travers l’utilisation des matières premières et de l’énergie, et refaire de la place aux autres formes de vie animales et végétales sur terre et dans les mers, faute de quoi l’humanité régnera sur un désert. »
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