Qui dirige la Russie ?
Jean-Robert RAVIOT
160 pages
Prix : 17 €
Format : 16 X 24
Sortie : novembre 2007
ISBN : 978-2-915752-27-4
Extraits
de l'ouvrage (Introduction de l'ouvrage)
Avant la perestroïka, les médias occidentaux, animés par la quête incessante de métaphores imagées et de raccourcis simplificateurs, se plaisaient à présenter le pouvoir en Russie comme un univers d’apparatchiks cacochymes tout de gris vêtus, qui plastronnaient les jours de fête à la tribune du mausolée de Lénine, sur la Place Rouge, avec leurs innombrables décorations. Après la « gorbymania » des années 1980, l’ « oligarchie » des grands magnats s’est substituée à la « gérontocratie » brejnévienne. Dans les années 1990, ces « nouveaux Russes » disposant de comptes « off-shore », entretenant de prestigieuses résidences à Londres ou à Courchevel et navigant sur de superbes yachts en compagnie de ces créatures qui font la une des magazines de mode ou de ceux qui dévoilent la vraie-fausse vie privée des célébrités, symbolisaient à merveille l’entrée turbulente de la Russie dans le monde capitaliste. Est-ce aujourd’hui la revanche des hommes en gris, la prise du pouvoir par la cryptocratie des services secrets, le triomphe des uniformes ? Pendant l’ère Eltsine (1991-1999), la Russie était généralement présentée comme un pays miné par des réseaux du crime organisé, menacé par des catastrophes écologiques, rongé par la corruption ou les conséquences de la « thérapie de choc » administrée par les réformes économiques, la patrie des prisons inhumaines et des faits divers monstrueux, toujours à la merci d’un « retour en arrière », d’un coup d’Etat, d’une nouvelle aventure politique. On comparait alors la Russie de l’après-communisme à l’Allemagne de l’avant-nazisme de la république de Weimar… Avec l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 2000, cette vision téléologique du destin, forcément autoritaire, de la nouvelle démocratie russe, a fini par prendre corps. Les médias occidentaux ont troqué l’esthétique de la décadence contre une esthétique de la glaciation qui recycle sans complexe les images de la guerre froide. L’actualité est propice à entretenir cette grille de lecture: l’aventure militaire prolongée en Tchétchénie rappelle celle de l’Afghanistan (1979-1989), les assassinats de journalistes engagés contre le pouvoir, telle Anna Politkovskaïa, évoquent le combat des dissidents, l’empoisonnement au polonium d’Alexandre Litvinenko renvoie à la célèbre affaire des « parapluies bulgares »… Si la mythologie du début des années 1980 revient en force, avec en toile de fond le regain de tension entre la Russie et les Etats-Unis, la réalité de la première décennie des années 2000 est-elle bien celle d’un retour à « un système autoritaire aux méthodes néo-soviétiques » (1)?
Les raccourcis et les poncifs recèlent souvent une part de vérité. On peut d’ailleurs poursuivre l’énumération des stéréotypes et des préjugés, « positifs » cette fois. Les éditorialistes de la presse économique brandissent volontiers les taux de croissance élevés dopés par le prix des hydrocarbures comme la preuve tangible du développement économique du pays. On célèbre l’entrée de la Russie dans l’ère de la globalisation en se réjouissant de ce que Roman Abramovitch, qui vit à « Londongrad » comme de nombreux magnats russes, ait choisi de mondialiser sa fortune, la toute première de Russie, en l’investissant dans un club de football anglais… Pour les uns, la Russie régresse. Pour les autres, elle avance. Pour la plupart des observateurs de l’extérieur, et même pour un bon nombre d’analystes russes, elle est censée se trouver sur une voie dont l’aboutissement est l’entrée de plain-pied dans la « normalité » et le « monde civilisé », c’est-à-dire le monde occidental. Qui n’a jamais entendu, en Russie, un interlocuteur prononcer cette phrase : « Mais quand vivra-t-on dans un pays normal ? Ça ne se passerait pas comme ça dans le monde civilisé ! ». Les Russes auraient-ils intériorisé le regard porté par l’Occident sur leur pays ? Depuis deux siècles au moins, la Russie occupe une place très particulière parmi les « autres » que l’Occident se construit. Tout à la fois européenne, c’est-à-dire « civilisée », et « asiatique », c’est-à-dire « barbare », elle est exotique aussi bien que familière. « La Russie sert d’écran où se projette l’image que l’Occident se fait de lui-même dans la complaisance ou dans la haine de soi »(2). Bien souvent, l’intérêt des Occidentaux pour la Russie est plus animé par une volonté de mieux se comprendre soi-même que de comprendre la civilisation russe pour ce qu’elle est. S’il est un objectif poursuivi par l’auteur de ces lignes, c’est bien celui d’essayer d’éviter ce travers.
Pour comprendre qui gouverne la Russie, il n’est pas inutile de commencer par planter le décor. Si les 17 millions de kilomètres carrés du territoire russe ont un centre, il n’est pas géographique, mais historique et politique. La forteresse (ou Kremlin) de Moscou, espace clos d’une muraille d’enceinte de 2.235 mètres hérissée de vingt tours, dont les premières portions remontent à la fin du XIVème siècle, renferme le cœur du pouvoir temporel de la Russie depuis qu’elle existe en tant qu’Etat (3). Pendant un peu plus de deux siècles, les souverains russes, à la suite de Pierre le Grand (1672-1725), n’y ont plus résidé, puisqu’ils avaient quitté Moscou pour Saint-Pétersbourg, la nouvelle capitale surgie des marécages inhospitaliers du golfe de Finlande par la grâce du volontarisme impérial. Néanmoins, c’est au Kremlin que les monarques ont continué de recevoir la couronne impériale. Aujourd’hui, le Kremlin est redevenu le centre du pouvoir en Russie. Sa situation dans l’espace, au centre de la capitale, siège des institutions politiques et des grands groupes industriels et financiers et premier théâtre de la vie politique du pays, semble incarner géographiquement le « kremlinocentrisme » du système politique, décrit dans le premier chapitre. Le Kremlin semble investi d’une force centrifuge, qui tient peut-être d’abord à ce qu’on ne se rend pas spontanément dans une forteresse, à moins d’y avoir été invité. Et lorsqu’on y est invité, le prestige du lieu vous enveloppe et vous intimide, il vous transforme, comme lorsque l’on passe des coulisses à la scène. On attribue à l’Empereur Nicolas Ier (1796-1855) cette phrase éloquente : « En Russie, seul compte celui avec lequel Je parle, et seulement au moment même où Je lui parle ». À l’ère du « socialisme réel », le peuple soviétique se pressait au pied de la muraille, figé de crainte et de respect, n‘hésitait pas à piétiner pendant des heures pour se recueillir devant le cadavre embaumé du premier monarque de la dynastie qui allait s’éteindre avec l’Union soviétique en 1991. La momie était exposée dans un mausolée construit à cet effet, au pied de la muraille, à l’extérieur de l’enceinte réservée au pouvoir. Venait-on s’incliner devant la dépouille de Lénine, ou bien se protéger du mauvais sort en se prosternant devant l’autel du pouvoir soviétique dont l’essence régicide et tyrannique alimentait les superstitions populaires ? En cette heure démocratique où le peuple russe souverain, pour la première fois de son histoire, élit le premier occupant du Kremlin, la dimension monarchique de la fonction n’a pas disparu, quand bien même le Président actuel « chatte » en ligne avec ses concitoyens. Tout d’abord, son élection s’apparente à un plébiscite. Quatre scrutins présidentiels se sont déroulés depuis 1991, et un seul d’entre eux, celui de 1996, a nécessité un deuxième tour. La fonction présidentielle, si l’on en juge par le précédent de 1999-2000, se transmet d’homme à homme, le peuple ne venant ensuite que ratifier une succession organisée dans les cénacles de l’élite du pouvoir. On parle même comme d’une évidence du « caractère héréditaire du pouvoir » (preemstvennost’ vlasti). En outre, certaines pesanteurs sont inhérentes aux lieux. Ainsi, c’est au Kremlin, dans l’immense Palais des Congrès inauguré par Khrouchtchev en 1961, que Vladimir Poutine a accueilli, le 21 novembre 2001, les 5.000 délégués envoyés par des centaines d’ONG et d’associations de toute la Russie pour assister au « Forum civique » destiné à mieux représenter le pays réel et à « consolider la société civile russe », pour reprendre les termes du discours officiel. Par son emplacement même, le Palais des Congrès du Kremlin est à l’interface entre le pouvoir politique (enfermé dans l’enceinte de la forteresse) et la société, puisque c’est un lieu public où l’on assiste aussi à des concerts. Incident reflétant l’asymétrie de la relation entre le pouvoir et la société, « cette dernière étant autorisée à présenter des doléances, et non à participer aux décisions », les délégués ont attendu plus de quatre heures dans le froid l’ouverture de la porte nord-est du Kremlin pour accéder à la grande salle (4) …
Mikhaïl Afanassiev a repéré l’existence d’une phénoménologie politique observable en Russie, et plus généralement dans les Etats dont l’Empire russe et l’Union soviétique furent la matrice, en vertu de laquelle le pouvoir, c’est-à-dire le pouvoir exécutif, cherche toujours à régenter la société. Dans cet objectif, celui-ci tend à accaparer le plus grand nombre possible de ressources économiques, administratives et symboliques. La première conséquence de ce phénomène est la concentration du pouvoir et des richesses entre quelques mains. Pareto a donné le nom d’ « élite » à ce groupe constitué de « l’ensemble des personnes qui, en raison de leur qualité ou du fait de leur activité, occupent les échelons supérieurs de la hiérarchie de la société » (5) . Au sein de cette élite, on observe une stratification horizontale (élite économique, financière ou politique), mais aussi verticale. Il existe donc une « élite de l’élite », un « sommet du pouvoir » dont la configuration varie d’une société à l’autre (6). C’est l’« élite du pouvoir », au sens où ce concept a été défini par Charles Wright Mills (7), qui est l’objet du deuxième chapitre de cet ouvrage. L’ancienne élite, la nomenklatoura, s’est transformée en une nouvelle classe dirigeante, à l’heure du capitalisme et de la démocratie. Selon une étude de la Banque mondiale réalisée en 2003, 40% de l’industrie russe est concentrée dans 22 grands groupes industriels et financiers, qui emploient à eux seuls 42% de la population active. Cette situation, note-t-on, est assez comparable à celle des chaebols en Corée du Sud ou des zaibatsu au Japon (8). Cette concentration du pouvoir et des richesses a pour conséquence qu’un « gouffre se creuse entre le peuple et le pouvoir », que ce dernier « ne veut voir ni reconnaître (…) Ce ne sont pas ses milliers de gardes du corps qui vont renforcer son autorité. Le pouvoir actuel ne vit que par soi et pour soi » (9) . L’observation des lieux, ici encore, donne un aperçu très concret de ce clivage entre les puissants et le commun des mortels qui caractérise la Russie d’aujourd’hui. « Notre tradition historique consiste à incarcérer des dirigeants suprêmes » dans l’enceinte du Kremlin, puis, à l’époque soviétique, dans une « zone spéciale », isolée et sécurisée (10). L’élite est perçue comme un monde part, hyperprivilégié et surprotégé, régi par ses propres règles. Cette sécession de l’élite s’inscrit dans la géographie. La quasi-totalité des résidences des membres de l’élite du pouvoir, à commencer par celle du Président, à Novo-Ogarevo, est située dans une bande de territoire de cinq kilomètres de part et d’autre d’une portion d’une trentaine de kilomètres d’une route à deux voies, connue sous le nom de Roubliovka, à l’ouest de Moscou. La concentration géographique de la strate supérieure de la société la protège de l’intrusion des couches inférieures dont elle redoute que la sourde hostilité n’en vienne à se transformer en une éruption de violence à son égard. La Roubliovka est un espace péri-urbain vidéosurveillé de luxe, qui ressemble à une grappe de « villages » de datchas et de manoirs, souvent sertis de murs d’enceinte presque aussi épais que ceux du Kremlin, construits dans une belle forêt de conifères et de bouleaux qu’une urbanisation galopante, dopée par le boom de l’immobilier, aura bientôt fait disparaître sous les centres commerciaux, les restaurants, les bars à sushi, les clubs de remise en forme et les terrains de golf couverts. Aux heures de pointe, le parcours est très encombré et la hiérarchie de la circulation reflète celle de la société. Ainsi, les véhicules de marque russe s’écartent devant les puissantes cylindrées étrangères et les énormes 4X4 blindés aux vitres teintées, et tous ces véhicules, quel que soit leur degré sur l’échelle du prestige, cèdent le passage aux migalki, ces voitures officielles équipées de « signalisation » (haut-parleur et gyrophare). Ces derniers usent et abusent de leurs privilèges, exaspérant quotidiennement plusieurs millions de « simples automobilistes » coincés dans d’interminables bouchons. Cette situation n’est d’ailleurs ni propre à la Roubliovka, ni même à la capitale russe. Le 26 mai 2006, une action de protestation contre les « véhicules spéciaux », organisée par le mouvement d’automobilistes « Liberté de choix », a rassemblé plus de 150.000 automobilistes pour une « opération escargot » menée simultanément dans 40 villes de Russie. L’inflation de ces migalki est telle qu’un arrêté du gouvernement, entré en application le 1er novembre 2006, a ordonné la révision de toutes les autorisations d’équipement de signalisation délivrées jusqu’ici. Selon le chef de la police des routes, ces véhicules, dont les conducteurs ont la fâcheuse habitude de déroger aux règles communes, ont été à l’origine de plus de 200 accidents de la route, dont 17 mortels, en 2005, dans la seule ville de Moscou (11).
« L’histoire est un cimetière d’aristocraties ». Par ce raccourci, Pareto évoque le « phénomène des nouvelles élites qui, par un mouvement incessant de circulation, surgissent des couches inférieures de la société, montent dans les couches supérieures, s’y épanouissent et, ensuite, tombent en décadence, est l’un des principaux phénomènes de l’histoire » (12) . L’élite du pouvoir post-soviétique est donc la queue de comète de la nomenklatoura soviétique, mais aussi la première génération d’une nouvelle « aristocratie » émergente. Le troisième chapitre décrit, à travers une série de portraits et de trajectoires, les modalités de la circulation des élites au cours des années 1990 et 2000. Un questionnement sous-tend la description des parcours individuels et des « clans », celle de l’évolution des anciennes « castes » et de la formation des nouveaux groupes d’intérêt : le changement politique se reflète-t-il dans un réajustement des équilibres entre l’ « élite du piston », l’ « élite du mérite » et l’ « élite du talent » ? Le déficit méritocratique de la nomenklatoura et la trop faible place accordée à l’innovation et à l’économie de la connaissance ont engendré la « stagnation » qui a emporté le système soviétique. Dans tous les systèmes politiques modernes, la réduction du décalage entre le « qui gouverne » et le « qui devrait gouverner » constitue sans nul doute le principal défi que les gouvernants ont la charge de relever.
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Notes
(1) Mandeville, L., « Le grand retour du soviétisme », Politique internationale, n°106, 2004-2005, pp. 249-276.
(2) Besançon, A., préface de Raeff, M., Comprendre l’ancien régime russe, Paris, Seuil, 1982, p. 11.
(3) Chvidovski, D. et Pérouse de Montclos, J.-M., Moscou, patrimoine architectural, Paris, Flammarion, 1997, pp. 228-275.
(4) Sur cet épisode, voir Nezavissimaïa Gazeta, 24 novembre 2001. Sur la culture politique de l’allégeance en Russie, voir Raviot, J.-R., Pouvoir et contre-pouvoirs en Russie, Paris, Ellipses, 2008, à paraître.
(5) Pareto, V., Les systèmes socialistes, Paris, V. Giard et E. Brière, 1902, cité par Busino, G., « Lire Pareto aujourd’hui » dans Bouvier, A. (dir.), Pareto aujourd’hui, Paris, PUF, 1999, pp. 25-26.
(6) Dogan, M. (dir.), Elite Configurations at the Apex of Power, Boston, Brill, 2003, 301 p.
(7) Mills, C. W., L’élite du pouvoir, Paris, Maspero, 1969 (éd. originale 1956), 380 p.
(8) Guriev, S. et Rachinsky, A., Ownership Concentration in Russian Industry, Background Paper for Russia CEM 2003, The World Bank, Washington D. C., mars 2004, 35 p.
(9) Soljenitsyne, A. I., Rossiïa v obvale, Moscou, Rousski pout‘, 1998, pp. 54-55.
(10) Krychtanovskaïa, O. V., Anatomiïa rossiïskoï èlity, Moscou, Zakharov, 2004, p. 40. Le terme de « zone » (zona) désigne le monde carcéral (prisons et camps).
(12) Pareto, V., op. cit., p. 28.
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