CONFÉRENCE d'Arnaud Blin au C.A.P.E.
le 1er OCTOBRE 2004

Le désarroi de la puissance,
les Etats-Unis vers la « guerre permanente » ?


La question principale que je vais aborder aujourd’hui tient aux enjeux de l’élection 2004. Cette élection est importante et il est indéniable que Kerry et Bush ont deux visions du monde fort différentes. Pour autant, ces deux visions se traduiraient-elles par deux politiques diamétralement opposées ? Avant de répondre, effectuons un bref état des lieux.

Depuis l’attentat du 11 septembre 2001, le monde a enfin intégré les changements profonds résultant de la fin de la guerre froide et les mutations que cette même guerre froide avait en quelque sorte masquées. Certes il aura fallu une décennie pour comprendre ces transformations ainsi que l’impact de l’attentat terroriste le plus retentissant depuis celui de Sarajevo en 1914, également révélateur d’une crise géopolitique. Paradoxalement, malgré l’émergence de l’hyperpuissance américaine et de la tentation hégémonique manifestée par les dirigeants américains, les Etats-Unis connaissent une crise politique et sociale. Cette crise fait que le soi-disant modèle de la démocratie et de la liberté est aujourd’hui une société en régression qui a choisi de se détourner de la communauté internationale.

Or, aujourd’hui, le monde ne peut se passer de l’Amérique, et l’Amérique ne peut se passer du monde. Seul pays susceptible de stabiliser un monde instable, l’Amérique a choisi depuis quatre ans une direction politique favorisant l’instabilité et l’anarchie.

Dans un autre registre, au nom de la démocratie et de la liberté, les Etats-Unis n’ont pas hésité à voter des lois qui remettent en question certains des principes de bases de la liberté individuelle. Au lieu d’investir intelligemment dans un système d’éducation qui en a bien besoin et dans un système de protection social en lambeau, Washington préfère augmenter ses budgets déjà faramineux de la défense et stopper l’immigration des cerveaux, au risque de voir son avantage scientifique s’évaporer. Mais la crise la plus grave qui menace l’Amérique est une crise politique. Celle-ci s’est manifestée notamment lors du fiasco de la dernière élection et avec la dérive autoritaire que l’on constate aujourd’hui. Cette crise va donc au cœur de la démocratie. Elle se traduit par une inhabilité congénitale de modifier une constitution anachronique vieille de plus de deux siècles, par un système à deux partis, lui aussi hérité d’un lointain passé et qui contribue à diviser la société américaine en deux blocs opposés qui se paralysent mutuellement, par l’expansion systématique d’un État fédéral déjà beaucoup trop lourd et inefficace. L’administration Bush, plutôt que d’essayer de résoudre ces problèmes, n’a fait que les aggraver. La promesse de Bush en 2000 de rassembler l’Amérique paraît aujourd’hui dérisoire tant les Etats-Unis sont à l’heure actuelle plus divisés que jamais. En fin de compte, la crise politique américaine n’est tolérable que parce que le pays continue à jouir d’une économie en bonne forme.

Mais venons en à la politique étrangère des Etats-Unis puisque c’est elle finalement qui est au cœur de la campagne. Sur ce sujet, deux questions se posent : D’abord, de quelle manière cette politique-a-t-elle changé au cours des quatre dernières années ? Ensuite, à quoi peut-on s’attendre durant les quatre années suivantes, avec évidemment deux scénarios possibles ?

Première question : la transformation de la politique étrangère. Je dirais que dans ce domaine, une mutation profonde s’est produite, et même presque une révolution. Durant deux siècles, trois courants ont défini la politique étrangère américaine : le courant isolationniste, le courant réaliste, le courant wilsonien. Les isolationnistes, en retrait depuis longtemps déjà sont désormais éliminés de la course politique. Les réalistes ont connu leur dernier grand moment avec le premier Bush et ils sont complètement marginalisés à l’heure actuelle au sein du parti républicain, à l’image de Colin Powell, le représentant le plus visible d’un mouvement qui a connu son heure de gloire avec Teddy Roosevelt puis avec Nixon et Kissinger. Restent les wilsoniens, dont la dernière grande figure est Bill Clinton et dont l’idéologie sert de support intellectuel et politique à John Kerry. Les principes wilsoniens n’ont pas énormément évolué depuis leur première formulation dans les années vingt mais c’est sur ces principes que repose l’approche générale du parti démocrate.

La grande nouveauté réside évidemment dans l’émergence d’un autre courant qui, dorénavant, domine la politique américaine. Ce courant, c’est bien sûr celui que l’on associe à ceux que l’on appelle les néo-conservateurs mais qui dépasse aujourd’hui de très loin ce noyau originel dont la force principale est d’avoir mené une guerre des idées, à un moment opportun de l’histoire – celui de l’après guerre froide – et d’avoir en quelque sorte remporté cette guerre. Face à ce courant, seuls les wilsoniens sont aujourd’hui en mesure d’apporter une alternative idéologique et politique. Néanmoins, on voit aussi que les démocrates sont pris au piège, et qu’ils sont obligés de se définir d’une certaine manière par rapport aux paramètres établis par les néo-conservateurs, à commencer par la guerre contre la terreur, les problèmes de prolifération nucléaire, et de manière générale, la question de la puissance américaine.

En quoi consiste ce courant ? En quoi est-il différent des trois autres ? D’abord, c’est un courant qui n’a rien à voir avec les deux autres courants politiques de droite, le réalisme et l’isolationnisme et qui, finalement, aurait plus d’affinité avec le wilsonisme, ne serait-ce que parce qu’il entend d’une part changer le monde à l’image des Etats-Unis, d’autre part parce qu’il se définit surtout selon des critères moraux. L’idéologie néo-conservatrice est en réalité une fusion de plusieurs idéologies, liée à la fois l’évolution intellectuelle des idéologues du mouvement et aux alliances politiques noués récemment par ce mouvement, notamment avec la droite chrétienne fondamentaliste. Le 11 septembre a permis à ce courant au départ intellectuel d’émerger comme une véritable force politique.

Sur le plan philosophique, le néo-conservatisme est profondément hégélien là où les réalistes sont des machiaveliens et les wilsonien des kantiens. Et rappelons d’ailleurs qu’Hegel s’est en partie inspiré de Kant, ce qui explique certaines affinités. Hégéliens, ils le sont à travers l’idée de la lutte, de la puissance, et du déterminisme historique. Avec les wilsoniens, ils partagent l’idée qu’un monde à l’image de l’Amérique serait un monde meilleur et l’idée que la démocratie et le libre-échange sont facteur de paix. Et qu’à ce titre, ils devraient être promus, voir imposés dans le reste du monde. Plus surprenant, le néo-conservatisme puise un certain nombre d’éléments dans l’expérience marxiste, à la fois dans l’idéologie trotskiste-léniniste, et aussi à travers le combat que nombre de néo-conservateurs ont mené contre le stalinisme puis le communisme en général. Parmi ces éléments, l’idée de la guerre permanente – corollaire de la révolution permanente de Trotski ; et l’idée d’une élite dirigeant les masses, c’est à dire d’un parti d’avant-garde détenant la vérité que ne comprennent pas nécessairement les masses populaires. Quant Bush déclare que « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » on se retrouve quelques décennies en arrière avec Lénine. De la lutte anti-communiste, le néo-conservatisme tire une profonde haine des totalitarismes qui se traduit aujourd’hui par la volonté de décrire le phénomène terroriste comme une manifestation d’un totalitarisme islamiste semblable au nazisme ou au stalinisme. Enfin, le néo-conservatisme s’inspire aussi des théories de la stratégie nucléaire élaborées dans les années cinquante et soixante par des personnages comme Albert Wohlstetter et Hermann Kahn. C’est de là que vient l’idée d’une guerre préemptive, concept qui se rattache parfaitement avec celui de guerre permanente et qui en tant que tel constitue l’ossature de la politique étrangère de Bush.

Je n’insisterais pas ici sur le pouvoir politique des néo-conservateurs. Entre les théories ridicules du complot juif et, à l’inverse, l’idée d’un mouvement très marginal et peu influent finalement, comme le décrivait le 28/09 Alexandre Adler dans les colonnes du Figaro, il y a une réalité qui est autre. Le néo-conservatisme est d’abord un mouvement intellectuel dont le but est d’influer sur la politique et non de manipuler les hommes de pouvoir. Bush par exemple n’est pas un néo-conservateur mais sa politique s’inspire largement des idées développées par le néo-conservatisme. Bien que les néo-conservateurs occupent quelques postes clefs au sein du Pentagone, de la maison blanche et auprès du vice-président, ils sont comparativement peu visibles au sein du gouvernement. Ils sont par exemple complètement absents du Département d’État. Leur force réside surtout dans la cohérence de leurs principes, et dans leur pouvoir de séduction.

Les néo-conservateurs ont d’abord quelques idées forces comme la fameuse « guerre contre la terreur » qui traduit parfaitement en des termes politiques l’idéologie de la guerre permanente. Et puis ils sont parvenus à flatter l’ego collectif du peuple américain avec l’idée d’une hégémonie américaine au service de la liberté universelle. L’idée d’exploiter l’avantage comparatif des Etats-Unis à travers sa force militaire correspond à la culture stratégique américaine et a l’avantage d’être simple à expliquer, beaucoup plus, par exemple, que l’idée de la « puissance molle » véhiculée par les wilsoniens. Leur Grand dessein, qui part d’un remodelage géopolitique au Moyen-Orient, s’appuie sur les principes kantiens de la paix démocratique ré-inventés par les wilsoniens et se justifie à travers une politique de sécurité axée sur la double menace du terrorisme et de la prolifération nucléaire.

Venons en maintenant aux deux scénarios post-électoraux

D’abord, nous avons à faire à deux visions du monde.

Pour Kerry et son entourage, le monde issu du système westphalien, c’est à dire fondé sur le maintien coûte que coûte de l’équilibre, multi-polaire ou bi-polaire, , fait place à un système qu’on pourrait appeler post-westphalien. C’est à dire un système privilégiant la sécurité collective, la diplomatie, les échanges en tous genres, la promotion de la démocratie et de la liberté, celle des droits de l’homme, ou encore la protection de l’environnement. Dans cette vision, la politique est un jeu où la somme n’est pas nulle, où les rapports internationaux sont fondés surtout sur la coopération, avec une vision partagée d’un univers où la liberté et la croissance économique sont préférables à la dictature et au sous-développement. Au centre de ce système, l’Amérique agit comme un arbitre de cette sécurité collective incarnée par des organisations telles que l’ONU ou encore comme le grand stabilisateur de l’échiquier géopolitique mondial.

Du côté de Bush, la vision est tout autre. Le monde est un endroit hostile où seule compte la puissance brute. Les Etats-Unis sont au cœur de ce système. Les autres acteurs se définissent non pas en terme de puissance mais plutôt dans leurs rapports avec les Etats-Unis. Les rapports entre États sont des rapports semblables à de simples rapports humains d’amitié et d’inimitié. Les Etats-Unis peuvent compter sur quelques rares amis, comme l’Angleterre ou l’Australie. Mais même l’Europe compte des adversaires comme la France ou l’Allemagne. Ailleurs, le totalitarisme islamiste et ce qui reste du totalitarisme communiste sont autant d’adversaires qu’il faut écraser, même lorsqu’ils ne menacent pas directement les Etats-Unis. L’Amérique, pour maintenir son rang doit donc s’engager dans une lutte permanente - au nom de la liberté. En ces termes, l’hégémonie américaine est seule garante de la sécurité du pays et de la démocratie dans le monde. Donc, seule une politique active est désirable, y compris une politique préventive et préemptive, une politique réactive étant insuffisante. Pour reprendre l’analogie westphalienne, disons que c’est une vision pré-westphalienne avec un monde anarchique au centre duquel une nation hégémonique domine complètement l’échiquier. Dans le monde qui précéda la paix de Westphalie de 1648, cette nation était incarnée par l’empire Habsbourg. Rappelons que ce schéma est celui qui engendra les guerres de religion et l’atroce guerre de trente ans, soit un chaos indescriptible dont il fallut plusieurs décennie pour se sortir.

Passons maintenant de la vision à la pratique. Ici, la frontière entre le scénario Bush et le scénario Kerry est beaucoup moins nette, par la cause d’une réalité qui impose, malgré tout, certaines contraintes.

Côté Kerry, la doctrine wilsonienne est inévitablement mise à mal par les contraintes de la double menace du terrorisme et de la prolifération, sans compter l’héritage d’une guerre compliquée en Iraq qui, si elle est de l’avis du candidat démocrate la « responsabilité du monde », n’en demeure pas moins avant tout un problème américain. Avec un public américain séduit en grande partie par l’idée d’une Amérique impériale ou hégémonique comparable à Rome ou Athènes, il semble difficile de pousser à un réel système de sécurité collective autour de l’ONU dont le même public se méfie comme de la peste. Au-delà de la rhétorique, la politique étrangère de John Kerry ne marquerait pas, loin s’en faut, le virage à cent-quatre vingt degrés qu’on semble en droit d’espérer. Néanmoins, certains changements significatifs pourraient se produire. Le Département d’État, sous Richard Holbrooke ou un autre, regagnerait le rang et le pouvoir qu’il a perdu depuis 2001. Ce changement somme tout important signifierait peut-être une résolution à terme du problème irakien et une relance du processus de paix au Moyen-Orient à travers une action diplomatique rigoureuse du type de celle que l’on a observé avec Bill Clinton. L’abandon du grand dessein néo-conservateur signifierait probablement l’économie d’une guerre avec l’Iran et peut-être le début d’une relance des relations entre les deux pays. On peut espérer aussi que les relations avec l’Europe, y compris la France, seraient moins tendues qu’à présent. Surtout, on pourrait rêver que Kerry choisisse de traiter la menace terroriste telle qu’elle devrait l’être, c’est à dire comme une contre-insurrection transnationale et non comme un combat anti-totalitaire virant au choc des civilisations. Malgré tout, soyons réaliste : l’Amérique de John Kerry resterait très affectée par le choc psychologique du 11 septembre. A ce titre, il est peu probable que la politique militariste imposée par le clan Bush soit abandonnée d’un seul coup au profit de la politique sociale dont le pays aurait pourtant bien besoin.

Voyons maintenant l’hypothèse d’un second mandat Bush. Malgré l’échec en Irak, il serait naïf de croire à un changement de direction politique, bien au contraire. Le clan Bush, cette fois-ci avec un réel mandat électoral, a de fortes chances de vouloir appuyer sur l’accélérateur. En d’autres termes, attendons-nous à ce que la guerre préemptive ou permanente soit dirigée sur d’autres théâtres et que Washington redéfinisse encore plus ses relations avec le reste du monde, y compris avec l’Europe, avec tentative d’isolement de la France par exemple. Le Moyen-Orient devrait occuper les esprits et on peut s’attendre à une montée des hostilités avec l’Iran, sachant que ce dernier est coupable des mêmes méfaits que l’on accusait l’Irak d’avoir commis, à savoir le développement d’ADM et le soutien d’organisations terroristes. En Irak, même un semi-échec serait considéré comme une victoire et permettrait de maintenir l’élan dans la région. Il est probable que Washington tente d’entraîner d’autres pays dans le processus de reconstruction. De toute manière, une transformation de l’échiquier géopolitique moyen-oriental sera toujours considérée comme la clef de la solution au problème israélo-palestinien. De manière générale la vision de menaces et de problèmes interconnectés – prolifération, terrorisme, totalitarisme, guerres de religion, conflit israélo-palestinien, sécurité de l’Amérique – reste en vigueur. La « guerre contre la terreur » demeure le fil conducteur de la politique étrangère et même de la politique intérieure. En conséquence, le poids des budgets de défense et de sécurité, combiné avec la baisse des impôts promise, ne permet pas à l’administration de s’attaquer aux problèmes domestiques, même avec une économie performante. En somme, on peut s’attendre à un monde encore plus instable et à une Amérique qui continue de régresser sur le plan social et politique.

Reproduction partielle ou totale autorisée, sous les conditions suivantes :
· Citer l’auteur, le nom de l’ouvrage et l’éditeur
· Informer l’éditeur de cette reproduction.

Le site du C.A.P.E. (Centre d'Accueil de la Presse Étrangère à Paris) : www.capefrance.com