| La question principale
que je vais aborder aujourd’hui tient aux enjeux de l’élection
2004. Cette élection est importante et il est indéniable
que Kerry et Bush ont deux visions du monde fort différentes.
Pour autant, ces deux visions se traduiraient-elles par deux politiques
diamétralement opposées ? Avant de répondre,
effectuons un bref état des lieux.
Depuis l’attentat du 11 septembre 2001, le monde a enfin intégré
les changements profonds résultant de la fin de la guerre
froide et les mutations que cette même guerre froide avait
en quelque sorte masquées. Certes il aura fallu une décennie
pour comprendre ces transformations ainsi que l’impact de
l’attentat terroriste le plus retentissant depuis celui de
Sarajevo en 1914, également révélateur d’une
crise géopolitique. Paradoxalement, malgré l’émergence
de l’hyperpuissance américaine et de la tentation hégémonique
manifestée par les dirigeants américains, les Etats-Unis
connaissent une crise politique et sociale. Cette crise fait que
le soi-disant modèle de la démocratie et de la liberté
est aujourd’hui une société en régression
qui a choisi de se détourner de la communauté internationale.
Or, aujourd’hui, le monde ne peut se passer
de l’Amérique, et l’Amérique ne peut se
passer du monde. Seul pays susceptible de stabiliser un monde instable,
l’Amérique a choisi depuis quatre ans une direction
politique favorisant l’instabilité et l’anarchie.
Dans un autre registre, au nom de la démocratie
et de la liberté, les Etats-Unis n’ont pas hésité
à voter des lois qui remettent en question certains des principes
de bases de la liberté individuelle. Au lieu d’investir
intelligemment dans un système d’éducation qui
en a bien besoin et dans un système de protection social
en lambeau, Washington préfère augmenter ses budgets
déjà faramineux de la défense et stopper l’immigration
des cerveaux, au risque de voir son avantage scientifique s’évaporer.
Mais la crise la plus grave qui menace l’Amérique est
une crise politique. Celle-ci s’est manifestée notamment
lors du fiasco de la dernière élection et avec la
dérive autoritaire que l’on constate aujourd’hui.
Cette crise va donc au cœur de la démocratie. Elle se
traduit par une inhabilité congénitale de modifier
une constitution anachronique vieille de plus de deux siècles,
par un système à deux partis, lui aussi hérité
d’un lointain passé et qui contribue à diviser
la société américaine en deux blocs opposés
qui se paralysent mutuellement, par l’expansion systématique
d’un État fédéral déjà
beaucoup trop lourd et inefficace. L’administration Bush,
plutôt que d’essayer de résoudre ces problèmes,
n’a fait que les aggraver. La promesse de Bush en 2000 de
rassembler l’Amérique paraît aujourd’hui
dérisoire tant les Etats-Unis sont à l’heure
actuelle plus divisés que jamais. En fin de compte, la crise
politique américaine n’est tolérable que parce
que le pays continue à jouir d’une économie
en bonne forme.
Mais venons en à la politique étrangère
des Etats-Unis puisque c’est elle finalement qui est au cœur
de la campagne. Sur ce sujet, deux questions se posent : D’abord,
de quelle manière cette politique-a-t-elle changé
au cours des quatre dernières années ? Ensuite, à
quoi peut-on s’attendre durant les quatre années suivantes,
avec évidemment deux scénarios possibles ?
Première question : la transformation de la
politique étrangère. Je dirais que dans ce domaine,
une mutation profonde s’est produite, et même presque
une révolution. Durant deux siècles, trois courants
ont défini la politique étrangère américaine
: le courant isolationniste, le courant réaliste, le courant
wilsonien. Les isolationnistes, en retrait depuis longtemps déjà
sont désormais éliminés de la course politique.
Les réalistes ont connu leur dernier grand moment avec le
premier Bush et ils sont complètement marginalisés
à l’heure actuelle au sein du parti républicain,
à l’image de Colin Powell, le représentant le
plus visible d’un mouvement qui a connu son heure de gloire
avec Teddy Roosevelt puis avec Nixon et Kissinger. Restent les wilsoniens,
dont la dernière grande figure est Bill Clinton et dont l’idéologie
sert de support intellectuel et politique à John Kerry. Les
principes wilsoniens n’ont pas énormément évolué
depuis leur première formulation dans les années vingt
mais c’est sur ces principes que repose l’approche générale
du parti démocrate.
La grande nouveauté réside évidemment
dans l’émergence d’un autre courant qui, dorénavant,
domine la politique américaine. Ce courant, c’est bien
sûr celui que l’on associe à ceux que l’on
appelle les néo-conservateurs mais qui dépasse aujourd’hui
de très loin ce noyau originel dont la force principale est
d’avoir mené une guerre des idées, à
un moment opportun de l’histoire – celui de l’après
guerre froide – et d’avoir en quelque sorte remporté
cette guerre. Face à ce courant, seuls les wilsoniens sont
aujourd’hui en mesure d’apporter une alternative idéologique
et politique. Néanmoins, on voit aussi que les démocrates
sont pris au piège, et qu’ils sont obligés de
se définir d’une certaine manière par rapport
aux paramètres établis par les néo-conservateurs,
à commencer par la guerre contre la terreur, les problèmes
de prolifération nucléaire, et de manière générale,
la question de la puissance américaine.
En quoi consiste ce courant ? En quoi est-il différent
des trois autres ? D’abord, c’est un courant qui n’a
rien à voir avec les deux autres courants politiques de droite,
le réalisme et l’isolationnisme et qui, finalement,
aurait plus d’affinité avec le wilsonisme, ne serait-ce
que parce qu’il entend d’une part changer le monde à
l’image des Etats-Unis, d’autre part parce qu’il
se définit surtout selon des critères moraux. L’idéologie
néo-conservatrice est en réalité une fusion
de plusieurs idéologies, liée à la fois l’évolution
intellectuelle des idéologues du mouvement et aux alliances
politiques noués récemment par ce mouvement, notamment
avec la droite chrétienne fondamentaliste. Le 11 septembre
a permis à ce courant au départ intellectuel d’émerger
comme une véritable force politique.
Sur le plan philosophique, le néo-conservatisme
est profondément hégélien là où
les réalistes sont des machiaveliens et les wilsonien des
kantiens. Et rappelons d’ailleurs qu’Hegel s’est
en partie inspiré de Kant, ce qui explique certaines affinités.
Hégéliens, ils le sont à travers l’idée
de la lutte, de la puissance, et du déterminisme historique.
Avec les wilsoniens, ils partagent l’idée qu’un
monde à l’image de l’Amérique serait un
monde meilleur et l’idée que la démocratie et
le libre-échange sont facteur de paix. Et qu’à
ce titre, ils devraient être promus, voir imposés dans
le reste du monde. Plus surprenant, le néo-conservatisme
puise un certain nombre d’éléments dans l’expérience
marxiste, à la fois dans l’idéologie trotskiste-léniniste,
et aussi à travers le combat que nombre de néo-conservateurs
ont mené contre le stalinisme puis le communisme en général.
Parmi ces éléments, l’idée de la guerre
permanente – corollaire de la révolution permanente
de Trotski ; et l’idée d’une élite dirigeant
les masses, c’est à dire d’un parti d’avant-garde
détenant la vérité que ne comprennent pas nécessairement
les masses populaires. Quant Bush déclare que « ceux
qui ne sont pas avec nous sont contre nous » on se retrouve
quelques décennies en arrière avec Lénine.
De la lutte anti-communiste, le néo-conservatisme tire une
profonde haine des totalitarismes qui se traduit aujourd’hui
par la volonté de décrire le phénomène
terroriste comme une manifestation d’un totalitarisme islamiste
semblable au nazisme ou au stalinisme. Enfin, le néo-conservatisme
s’inspire aussi des théories de la stratégie
nucléaire élaborées dans les années
cinquante et soixante par des personnages comme Albert Wohlstetter
et Hermann Kahn. C’est de là que vient l’idée
d’une guerre préemptive, concept qui se rattache parfaitement
avec celui de guerre permanente et qui en tant que tel constitue
l’ossature de la politique étrangère de Bush.
Je n’insisterais pas ici sur le pouvoir politique
des néo-conservateurs. Entre les théories ridicules
du complot juif et, à l’inverse, l’idée
d’un mouvement très marginal et peu influent finalement,
comme le décrivait le 28/09 Alexandre Adler dans les colonnes
du Figaro, il y a une réalité qui est autre. Le néo-conservatisme
est d’abord un mouvement intellectuel dont le but est d’influer
sur la politique et non de manipuler les hommes de pouvoir. Bush
par exemple n’est pas un néo-conservateur mais sa politique
s’inspire largement des idées développées
par le néo-conservatisme. Bien que les néo-conservateurs
occupent quelques postes clefs au sein du Pentagone, de la maison
blanche et auprès du vice-président, ils sont comparativement
peu visibles au sein du gouvernement. Ils sont par exemple complètement
absents du Département d’État. Leur force réside
surtout dans la cohérence de leurs principes, et dans leur
pouvoir de séduction.
Les néo-conservateurs ont d’abord quelques
idées forces comme la fameuse « guerre contre la terreur
» qui traduit parfaitement en des termes politiques l’idéologie
de la guerre permanente. Et puis ils sont parvenus à flatter
l’ego collectif du peuple américain avec l’idée
d’une hégémonie américaine au service
de la liberté universelle. L’idée d’exploiter
l’avantage comparatif des Etats-Unis à travers sa force
militaire correspond à la culture stratégique américaine
et a l’avantage d’être simple à expliquer,
beaucoup plus, par exemple, que l’idée de la «
puissance molle » véhiculée par les wilsoniens.
Leur Grand dessein, qui part d’un remodelage géopolitique
au Moyen-Orient, s’appuie sur les principes kantiens de la
paix démocratique ré-inventés par les wilsoniens
et se justifie à travers une politique de sécurité
axée sur la double menace du terrorisme et de la prolifération
nucléaire.
Venons en maintenant aux deux scénarios post-électoraux
D’abord, nous avons à faire à
deux visions du monde.
Pour Kerry et son entourage, le monde issu du système
westphalien, c’est à dire fondé sur le maintien
coûte que coûte de l’équilibre, multi-polaire
ou bi-polaire, , fait place à un système qu’on
pourrait appeler post-westphalien. C’est à dire un
système privilégiant la sécurité collective,
la diplomatie, les échanges en tous genres, la promotion
de la démocratie et de la liberté, celle des droits
de l’homme, ou encore la protection de l’environnement.
Dans cette vision, la politique est un jeu où la somme n’est
pas nulle, où les rapports internationaux sont fondés
surtout sur la coopération, avec une vision partagée
d’un univers où la liberté et la croissance
économique sont préférables à la dictature
et au sous-développement. Au centre de ce système,
l’Amérique agit comme un arbitre de cette sécurité
collective incarnée par des organisations telles que l’ONU
ou encore comme le grand stabilisateur de l’échiquier
géopolitique mondial.
Du côté de Bush, la vision est tout
autre. Le monde est un endroit hostile où seule compte la
puissance brute. Les Etats-Unis sont au cœur de ce système.
Les autres acteurs se définissent non pas en terme de puissance
mais plutôt dans leurs rapports avec les Etats-Unis. Les rapports
entre États sont des rapports semblables à de simples
rapports humains d’amitié et d’inimitié.
Les Etats-Unis peuvent compter sur quelques rares amis, comme l’Angleterre
ou l’Australie. Mais même l’Europe compte des
adversaires comme la France ou l’Allemagne. Ailleurs, le totalitarisme
islamiste et ce qui reste du totalitarisme communiste sont autant
d’adversaires qu’il faut écraser, même
lorsqu’ils ne menacent pas directement les Etats-Unis. L’Amérique,
pour maintenir son rang doit donc s’engager dans une lutte
permanente - au nom de la liberté. En ces termes, l’hégémonie
américaine est seule garante de la sécurité
du pays et de la démocratie dans le monde. Donc, seule une
politique active est désirable, y compris une politique préventive
et préemptive, une politique réactive étant
insuffisante. Pour reprendre l’analogie westphalienne, disons
que c’est une vision pré-westphalienne avec un monde
anarchique au centre duquel une nation hégémonique
domine complètement l’échiquier. Dans le monde
qui précéda la paix de Westphalie de 1648, cette nation
était incarnée par l’empire Habsbourg. Rappelons
que ce schéma est celui qui engendra les guerres de religion
et l’atroce guerre de trente ans, soit un chaos indescriptible
dont il fallut plusieurs décennie pour se sortir.
Passons maintenant de la vision à la pratique.
Ici, la frontière entre le scénario Bush et le scénario
Kerry est beaucoup moins nette, par la cause d’une réalité
qui impose, malgré tout, certaines contraintes.
Côté Kerry, la doctrine wilsonienne
est inévitablement mise à mal par les contraintes
de la double menace du terrorisme et de la prolifération,
sans compter l’héritage d’une guerre compliquée
en Iraq qui, si elle est de l’avis du candidat démocrate
la « responsabilité du monde », n’en demeure
pas moins avant tout un problème américain. Avec un
public américain séduit en grande partie par l’idée
d’une Amérique impériale ou hégémonique
comparable à Rome ou Athènes, il semble difficile
de pousser à un réel système de sécurité
collective autour de l’ONU dont le même public se méfie
comme de la peste. Au-delà de la rhétorique, la politique
étrangère de John Kerry ne marquerait pas, loin s’en
faut, le virage à cent-quatre vingt degrés qu’on
semble en droit d’espérer. Néanmoins, certains
changements significatifs pourraient se produire. Le Département
d’État, sous Richard Holbrooke ou un autre, regagnerait
le rang et le pouvoir qu’il a perdu depuis 2001. Ce changement
somme tout important signifierait peut-être une résolution
à terme du problème irakien et une relance du processus
de paix au Moyen-Orient à travers une action diplomatique
rigoureuse du type de celle que l’on a observé avec
Bill Clinton. L’abandon du grand dessein néo-conservateur
signifierait probablement l’économie d’une guerre
avec l’Iran et peut-être le début d’une
relance des relations entre les deux pays. On peut espérer
aussi que les relations avec l’Europe, y compris la France,
seraient moins tendues qu’à présent. Surtout,
on pourrait rêver que Kerry choisisse de traiter la menace
terroriste telle qu’elle devrait l’être, c’est
à dire comme une contre-insurrection transnationale et non
comme un combat anti-totalitaire virant au choc des civilisations.
Malgré tout, soyons réaliste : l’Amérique
de John Kerry resterait très affectée par le choc
psychologique du 11 septembre. A ce titre, il est peu probable que
la politique militariste imposée par le clan Bush soit abandonnée
d’un seul coup au profit de la politique sociale dont le pays
aurait pourtant bien besoin.
Voyons maintenant l’hypothèse d’un
second mandat Bush. Malgré l’échec en Irak,
il serait naïf de croire à un changement de direction
politique, bien au contraire. Le clan Bush, cette fois-ci avec un
réel mandat électoral, a de fortes chances de vouloir
appuyer sur l’accélérateur. En d’autres
termes, attendons-nous à ce que la guerre préemptive
ou permanente soit dirigée sur d’autres théâtres
et que Washington redéfinisse encore plus ses relations avec
le reste du monde, y compris avec l’Europe, avec tentative
d’isolement de la France par exemple. Le Moyen-Orient devrait
occuper les esprits et on peut s’attendre à une montée
des hostilités avec l’Iran, sachant que ce dernier
est coupable des mêmes méfaits que l’on accusait
l’Irak d’avoir commis, à savoir le développement
d’ADM et le soutien d’organisations terroristes. En
Irak, même un semi-échec serait considéré
comme une victoire et permettrait de maintenir l’élan
dans la région. Il est probable que Washington tente d’entraîner
d’autres pays dans le processus de reconstruction. De toute
manière, une transformation de l’échiquier géopolitique
moyen-oriental sera toujours considérée comme la clef
de la solution au problème israélo-palestinien. De
manière générale la vision de menaces et de
problèmes interconnectés – prolifération,
terrorisme, totalitarisme, guerres de religion, conflit israélo-palestinien,
sécurité de l’Amérique – reste
en vigueur. La « guerre contre la terreur » demeure
le fil conducteur de la politique étrangère et même
de la politique intérieure. En conséquence, le poids
des budgets de défense et de sécurité, combiné
avec la baisse des impôts promise, ne permet pas à
l’administration de s’attaquer aux problèmes
domestiques, même avec une économie performante. En
somme, on peut s’attendre à un monde encore plus instable
et à une Amérique qui continue de régresser
sur le plan social et politique.
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