Altermondialisme,
le nouveau mouvement d’émancipation ?
Analyse
d'Eddy FOUGIER mise en ligne le 13 juillet 2005
Où en est la mouvance
altermondialiste ? (page
2/4)
Les
limites de l’élargissement : le cas
du rapport entre altermondialistes et organisations musulmanes
L’élargissement
de l’audience altermondialiste
a été l’un des principaux objectifs de
la mouvance dans la période récente. Cet objectif
visait à répondre à plusieurs défis.
Le premier est bien entendu celui de la création d’un
rapport de force le plus favorable possible par l’implication
de mouvements protestataires toujours plus nombreux visant à renforcer
la vague altermondialiste. Le second objectif a trait à la
composition sociale des mouvements altermondialistes. Un
certain nombre d’enquêtes ont souligné,
en effet, le caractère relativement peu populaire
de ces mouvements et l’indifférence globale
des catégories défavorisées à leur égard,
en particulier dans les pays industrialisés. Les mouvements
des « sans » ou ceux représentant
les populations de migrants dénoncent ainsi le caractère élitiste
de la mouvance. L’altermondialisme serait, de leur
point de vue, « un mouvement d’intellectuels
qui "avec beaucoup de bonne conscience […] passent
leur temps à aller parler, regarder la misère
au soleil à Porto Alegre… et puis à rentrer,
et puis en parler pendant un an jusqu’à la prochaine échéance
(1) ».
Le troisième objectif est la réponse apportée
par les altermondialistes au nouveau contexte international
né des attentats aux États-Unis et de la réaction
de l’Administration Bush à travers la lutte
antiterroriste et la guerre préventive en Irak, ainsi
qu’au contexte économique et social de ce début
de siècle. Cet élargissement est donc multiple.
Comme on l’a vu, il est thématique. Il est également
géographique, avec la volonté d’élargir
la mouvance à l’Asie du Sud, avec notamment
l’organisation du 4 ème FSM à Mumbai
(Inde) en 2004 ; à l’Afrique subsaharienne,
avec l’organisation prévue du FSM sur ce continent
en 2007 ; ainsi qu’au monde arabo-musulman. Enfin,
il est social, avec le souhait de gagner les majorités
aux idées altermondialistes et donc de viser en priorité les
catégories populaires, notamment dans les quartiers
déshérités. Cette politique a ainsi
abouti à ce que les mouvements altermondialistes éprouvent
un intérêt de plus en plus vif pour les populations
et les organisations musulmanes.
La
plupart des altermondialistes considèrent que
la mouvance n’a pas de contours précis, qu’elle
est appelée à accueillir le plus grand nombre
possible d’organisations à la seule condition
que celles-ci respectent différentes règles,
en particulier celles inscrites dans la Charte des principes
du Forum social mondial qui excluent, par exemple, les
partis politiques et les mouvements armés (2).
Il n’en reste pas moins que, encore une fois à l’instar
de l’UE, la question des frontières de la mouvance
reste ouverte.
Jusqu’à Gênes
et au 11 septembre 2001, la question des frontières
de l’altermondialisme
concernait principalement les groupes radicaux, notamment
autour de l’enjeu des violences commises par les Black
Blocs, ces groupes de jeunes vêtus de noirs et
cagoulés qui, au cours des manifestations, s’attaquent
de façon violente aux symboles du capitalisme ou aux
forces de police. Aujourd’hui, elle se concentre sur
les liens que les mouvements altermondialistes entretiennent
avec les groupes musulmans radicaux. On se souvient qu’au
moment des incidents de Göteborg ou de Gênes en
2001, le débat était assez vif au sein de la
mouvance entre, d’une part, ceux qui, comme Susan George
(3) , dénonçaient les violences
en craignant que le message altermondialiste ne soit ainsi
discrédité aux
yeux de l’opinion et, d’autre part, ceux qui
refusaient de condamner ces mêmes violences et renvoyaient
dos à dos les éléments radicaux et les
gouvernements accusés de vouloir criminaliser la contestation.
Désormais, ce débat n’a plus vraiment
cours. Il a été largement tranché après
le 11 septembre, et ce, au profit des adeptes du refus de
toute forme de violence. Le débat sur les fronti è res
de la mouvance est cependant réapparu récemment.
Il concerne désormais les liens entretenus avec les
groupes musulmans plus ou moins radicaux, en particulier
depuis les forums sociaux européens de la région
parisienne (2003 ) et surtout de Londres (2004 ). Il porte
notamment sur l’enjeu du voile islamique.
Il n’existe pas réellement de position commune
au sein de la mouvance altermondialiste sur les relations
que celle-ci doit entretenir avec les mouvements musulmans,
notamment les p lus radicaux d’ entre eux. Cependant,
trois « tendances » paraissent se dégager
de ce point de vue.
La
première est celle des altermondialistes qui
semblent s’inquiéter de cette évolution.
C’est notamment le cas au sein d’Attac-France.
Suite à l’« affaire Ramadan (4) » lors
du FSE organisé dans la région parisienne en
novembre 2003, l’association a ainsi indiqué que « nous
sommes en profond désaccord avec M. Ramadan, en particulier
sur l’égalité hommes-femmes, la laïcité et
sur la prétention de l’intéressé à représenter
les "banlieues (5) ».
Bernard Cassen, le président d’honneur d’Attac,
a eu cette même année, par tribune interposée,
des échanges assez vifs avec le théologien
Tariq Ramadan. Dans un communiqué publié par
Attac le 10 novembre 2003, il est également indiqué qu’« une
délégation du Bureau d’Attac a reçu
au printemps dernier, et à leur demande, Tariq Ramadan
et plusieurs membres des associations qui se reconnaissent
dans sa démarche. Une délégation de
la commission "Genre et mondialisation" d’Attac
s’est également entretenue avec eux. Les échanges
ont été "francs", pour utiliser
le vocabulaire diplomatique, les membres d’Attac réaffirmant
le caractère non négociable de la laïcité et
de l’égalité hommes-femmes et, pour plusieurs
d’entre eux, s’interrogeant sérieusement
sur la nature et la portée de l’engagement de
Tariq Ramadan et de ses amis, en tant que musulmans (et non
pas en tant que citoyens) dans le mouvement altermondialiste
(6) ».
La réaction de Bernard Cassen, en octobre 2004, aux
interventions et à l’atmosphère générale
d’un séminaire du FSE de Londres consacré au
voile islamique (7) confirme
cette vision plutôt réticente, celui-ci y ayant été hué et
traité de raciste pour avoir défendu la législation
française sur le port d’insignes religieux à l’école.
Suite à ce séminaire, il a rédigé un
texte où il parle de « séminaire-réquisitoire »,
d’absence de débat contradictoire, de « propos
outranciers », d’« intolérance
jamais vue dans un forum social » et de « terrorisme
intellectuel », en se posant la question de la
compatibilité entre l’altermondialisme et ce
qu’il appelle le « communautarisme exacerbé (8) ».
Il réaffirme également dans ce texte sa position
favorable à la loi française sur le voile.
Jacques Nikonoff, l’actuel président d’Attac,
notait, de son côté, à propos du FSE
de Londres que « treize séminaires ou plénières
traitent, sous des angles divers, de la question de l’islam,
dont sept auxquels participent Tariq Ramadan. Aucune autre
religion ni aucune autre personnalité n’ont
une telle place au FSE (9) ».
Il a également annoncé, fin 2004, que « le
Conseil d’administration [d’Attac-France] a décidé de
créer, en son sein, un groupe de réflexion
sur les organisations qui se réclament de l’Islam.
Face à une question nouvelle, sur laquelle nous n’avons
jamais réfléchi, le but de ce groupe sera d’identifier
les organisations avec lesquelles travailler ou non (10). » Enfin,
en 2004, Attac a publié dans sa newsletter une pétition
signée par des musulmans défendant la laïcité dans
laquelle les signataires dénoncent « avec
la plus grande vigueur, les déclarations et actes
de misogynie, d’homophobie et d’antisémitisme
dont nous sommes témoins depuis un certain temps ici
en France, et qui se revendiquent de l’islam ».
Ils s’opposent « au port du voile islamique,
quelle que soit la position de chacun d’entre nous
sur l’opportunité d’une loi l’interdisant
dans les écoles en France aujourd’hui » ;
et condamnent « avec la plus grande fermeté,
les affirmations antisémites dont sont porteurs des
discours proférés ces derniers temps au nom
de l’islam. […] En dépit de notre opposition à la
politique menée actuellement par le gouvernement israélien,
nous refusons de nourrir une vision archaïque et fantasmatique
du "Juif" par l’utilisation d’un conflit
historique et réel entre deux peuples ; nous
reconnaissons le droit à l’existence d’Israël
[…] ; et c’est dans cette reconnaissance
réitérée que s’inscrit notre engagement
aux côtés du peuple palestinien dans son droit
de fonder un État et de faire évacuer les Territoires
occupés (11) ».
Une
seconde tendance serait celle des altermondialistes opposés à la
loi sur le voile et qui souhaitent intégrer les groupes
musulmans modérés à la
mouvance altermondialiste. C’est la position d’altermondialistes
tels que Pierre Khalfa, syndicaliste et dirigeant d’ATTAC,
ou José Bové. Dans une tribune publiée
en novembre 2004 (12) ,
Pierre Khalfa fait le pari que certains groupes musulmans
suivront un processus assez similaire à celui suivi
par les groupes chrétiens et souhaite donc que le
mouvement altermondialiste fasse preuve d’« une
volonté d’intégrer des courants politiques
se réclamant de l’islam, comme les mouvements
d’émancipation du passé ont fini par
intégrer, non sans difficultés, des organisations
se réclamant du christianisme et du judaïsme ».
En 2003, alors qu’il était l’un des responsables
du FSE organisé dans la région parisienne,
Pierre Khalfa avait refusé d’envisager l’exclusion
de Tariq Ramadan du forum suite à la publication par
ce dernier d’un texte controversé sur la liste électronique
des signataires de l’Appel pour le FSE 2003. Enfin,
il s’est montré hostile à la législation
française sur le voile, celui-ci déclarant
que « c’est un mauvais combat que de vouloir
l’interdire par une mesure administrative. C’est
quelque chose qui au lieu d’être intégrateur
dans la société française sera excluant.
Focaliser la bataille sur le port du voile, c’est faire
le jeu des intégristes qui ont besoin de combats symboliques
et de martyrs pour se faire entendre (13) ».
José Bové s’est montré, lui aussi,
hostile à la législation sur le port du voile.
Pour lui, « cette loi était inutile et
surtout dangereuse car aujourd’hui on s’attaque
au foulard et c’est une façon de criminaliser
une partie de la population issue de l’immigration.
C’est une façon de montrer du doigt une religion
[…] C’est aussi une façon de revenir
sur la liberté individuelle (14) ».
Il fait le même pari que Pierre Khalfa. Il expliquait
ainsi lors du FSE 2003 qu’il fallait identifier « dans
le monde arabe, dans le monde musulman, des religieux qui, à partir
de leur culture, à partir de leur religion, seraient
capables d’élaborer une véritable théologie
de la libération dans l’islam (15) ».
Enfin,
on peut identifier une troisième tendance
au sein de la mouvance altermondialiste. Elle serait incarnée
par ceux qui n’hésitent pas à prôner
tout simplement une grande alliance des altermondialistes
et des organisations arabo-musulmanes. Ainsi, Walden Bello,
l’une des grandes figures altermondialistes du Sud,
a expliqué, dans une intervention à Beyrouth
en 2004, que l’un des grands défis actuels était
de « supprimer la distance politique et culturelle
entre les mouvements globaux pour la justice et la paix et
leurs homologues dans les mondes arabe et musulman (16) ».
Il estime que, sans l’alliance des mouvements globaux
et des mouvements arabes, la lutte contre la « mondialisation
libérale » et l’« impérialisme » ne
pourra être gagnée. Face à la question
des attentats kamikazes et au fait qu’une large partie
des mouvements de résistance en Irak et dans les territoires
palestiniens soient d’inspiration religieuse, il émet
deux types d’objections. La première est que
les « progressistes » ne doivent pas
juger les mouvements de résistance ou de libération
nationale à l’aune de leurs propres valeurs,
ce qui les amèneraient à « être
prisonniers d’un paradigme consistant à imposer
[leur] vision du monde aux autres ». Par ailleurs,
dans son esprit, seul le résultat semble compter,
en l’occurrence les retraits inconditionnels américain
et israélien respectivement des territoires irakien
et palestinien, puisqu’il estime qu’aucune solution
conditionnelle n’est envisageable.
Certaines organisations sont même passées à l’acte.
C’est plus particulièrement le cas des trotskistes
britanniques du Socialist Workers Party (SWP). Même
si le SWP est un mouvement politique, il joue un rôle
particulièrement significatif au sein de la mouvance
altermondialiste. Il est ainsi à l’origine de
la création d’un important groupe radical de
contestation de la mondialisation, Globalize Resistance,
et fut l’un des principaux organisateurs du FSE de
Londres en octobre 2004, ce qui a d’ailleurs fait l’objet
de très nombreuses critiques, certains dénonçant
sa trop forte emprise sur l’organisation du forum.
Le SWP est également l’une des chevilles ouvrières
du mouvement anti-guerre britannique, Stop the War Coalition,
aux côtés de nombreuses organisations musulmanes,
et le fondateur, en janvier 2004, d’un mouvement politique
appelé Respect , acronyme de Respect,
Equality, Socialism, Peace, Environmentalism, Community and
Trade-unionism. Ce mouvement a été mis
en place notamment en collaboration avec la Muslim Association
of Britain (MAB), une organisation proche des Frères
musulmans et qui a aussi été l’un des
principaux fers de lance, aux côté du SWP, de
la coalition anti-guerre Stop the War. Deux des
membres de la MAB appartiennent ainsi au Conseil national
de Respect.
L’un des objectifs de Respect est
de s’appuyer,
politiquement, sur le succès outre-Manche du mouvement
anti-guerre et, électoralement, sur les quelque deux
millions de musulmans résidant au Royaume-Uni en vue
de former une alternative de gauche au parti travailliste
autour d’un discours anti-guerre et anti-néolibéral.
Son secrétaire national, John Rees, est membre du
comité central du SWP et également l’un
des fondateurs de la coalition Stop the War. Respect a
obtenu 1,7 % des suffrages exprimés à l’échelle
nationale et aucun siège lors des élections
au Parlement européen de juin 2004 ; et un seul
siège pour 0,3 % des suffrages lors des élections
législatives de mai 2005. Ceci peut paraître
négligeable, mais il faut cependant noter que le résultat
de Respect lors des élections européennes
a été l’un des meilleurs résultats
qu’un parti de la gauche radicale ait jamais réalisé au
Royaume-Uni, avec plus de 250 000 voix ; et que
trois de ses candidats sont arrivés en seconde position
dans des circonscriptions populaires lors des législatives
de 2005 : Salma Yaqoob, avec 27,5 % des suffrages
exprimés à Birmingham ; Abdul Khaliq
Mian, avec 20,7 % à East Ham ; Lindsey German,
membre du comité central du SWP, avec 19,5 % à West
Ham. Parmi les célébrités soutenant Respect,
on peut citer notamment le réalisateur Ken Loach.
La
politique de Respect en
direction des musulmans est explicite puisque les « trois
piliers » sur
lesquels le mouvement s’appuie sont « les
socialistes, la gauche au sein des syndicats et les musulmans
qui ont été radicalisés par les guerres
en Afghanistan, en Palestine et en Irak. Respect ne
peut pas prospérer, ne veut pas prospérer sans
le soutien des musulmans (17) ».
Une brochure traduite en plusieurs langues décrit
d’ailleurs Respect comme le « parti
pour les musulmans » et son leader George Galloway
comme le « défenseur des droits musulmans ».
Le programme de Respect est aussi disponible en
langues arabe et turque. Dans les motions adoptées
lors de la conférence nationale des 30 et 31 octobre
2004, Respect exprime également son soutien à la
résistance irakienne. Or, pour le trotskiste britannique
du SWP, Alex Callinicos, « l’idéologie
de Respect est en réalité, à de
nombreux égards, celle du mouvement anticapitaliste
tel qu’il s’est développé en Europe,
en particulier depuis Gênes (18) ».
En
effet, le fameux séminaire du FSE de Londres
consacré au voile a été organisé par
trois mouvements dont Stop the War Coalition et
la MAB. Parmi les intervenants, on pouvait trouver, en tant
que représentante de Stop the War, Salma
Yaqoob, qui est également l’un des membres du
Conseil national de Respect et qui a été candidate
du mouvement à Birmingham aux législatives
de 2005, ainsi que Raghad Altikriti de la MAB. Tariq Ramadan,
non présent à ce séminaire, était également
programmé pour y intervenir. Dans son intervention,
Salma Yaqoob a justifié son port du voile au nom d’une
volonté d’émancipation de la femme musulmane,
d’« un rejet d’un monde où les
femmes doivent endurer une chosification (objectification)
en tant qu’objets sexuels » et d’« un
défi au pouvoir des entreprises et de la publicité » car,
en interdisant le port du voile, les jeunes femmes seraient « forcées
d’afficher leurs corps comme une marchandise » au
bénéfice du capitalisme et du consumérisme.
Elle s’en est donc violemment pris à la France
de ce point de vue. Elle établit ainsi un lien entre
marchandisation et port du voile, entre rejet de la « mondialisation
libérale » et revendication religieuse.
Elle a également expliqué que le port du voile était
une question cruciale pour le FSE car « le racisme
en général et l’islamophobie en particulier
sont centraux pour l’ensemble du projet néolibéral
(19) ».
Il est à noter que l’organisation Socialisme
par en bas, branche française du SWP, qui a intégré la
Ligue communiste révolutionnaire (LCR) au début
de l’année 2004, diffuse une pétition – « Un
voile sur les discriminations » – et avait
appelé à une manifestation contre la loi française
sur le voile. Figurait parmi les signataires de la pétition
Christine Delphy, du Collectif École pour toutes et
tous, qui était l’une des intervenantes du séminaire
sur le voile du FSE de Londres. Le texte appelant à manifester
explique ainsi que « la liberté religieuse
constitue un acquis fondamental de notre société.
Elle inclut donc la possibilité de manifester publiquement
sa foi. […] Vous qui vous dites défenseurs
de la liberté, pensez-vous que ce soit un délit
de vouloir vivre simplement sa religion ? ».
S’il
existe des tensions au sein de la mouvance à propos
des rapports qu’elle entretient avec les mouvements
musulmans et si certains mouvements altermondialistes se
montrent critiques vis-à-vis des groupes musulmans,
il en est de même du côté de ces derniers.
Le théologien Tariq Ramadan, qui a participé aux
différents forums sociaux européens depuis
leur création en 2002, ou les mouvements laïcs
de jeunes issus de l’immigration, comme le Mouvement
de l’immigration et des banlieues (MIB), se montrent
eux-mêmes très critiques vis-à-vis des
grands mouvements altermondialistes, tels qu’ATTAC.
Le débat entre Bernard Cassen et Tariq Ramadan en
2003 a été assez significatif de ce point de
vue. Ce dernier considérait ainsi que « le
déficit de démocratie et d’ouverture
dans le mouvement altermondialiste est aujourd’hui
patent ». Pour Tariq Ramadan, il existe un décalage
entre, d’une part, les discours de « justice
sociale, de luttes contre les discriminations à l’emploi,
au logement, de refus du racisme » et, d’autre
part, la quasi absence des « populations les plus
touchées (habitants des banlieues, jeunes d’"origine
immigrée", musulmans) » dans les « multiples
forums où l’on pense pour eux, sans eux (20) ».
La participation à la mouvance altermondialiste d’organisations
laïques (MIB) ou religieuses (Collectif des musulmans
de France, CMF, proche de Tariq Ramadan) représentant
notamment des ressortissants musulmans est ainsi généralement
définie comme une « participation critique ».
Certains militants du MIB, par exemple, ont tendance à voir
dans l’altermondialisme « un mouvement "petit
bourgeois", organisé "par des profs de quarante
ans et plus, habitant dans certains quartiers", qui
refuse d’associer et de faire parler "les principales
victimes de la mondialisation", à savoir les
habitants des quartiers populaires (21) ».
Ces organisations tendent ainsi « à remettre
en cause, à des degrés divers, tout aussi bien
la définition de l’objet de la lutte anti-libérale,
la composition sociale de ses rangs, que ses modes d’action
(22) ».
Elles souhaiteraient notamment que la lutte altermondialiste
soit élargie à la lutte contre la répression
sociale et à celle contre le colonialisme et l’impérialisme.
Ces
tensions liées à certaines limites de
l’élargissement de la mouvance altermondialiste
ne sont pas anecdotiques e t ne relèvent pas uniquement
d’un intérêt malsain et polémique
des médias, comme cela a pu être dénoncé par
certains altermondialistes lors de « l’affaire
Ramadan » au FSE de 2003. Elles soulèvent
au contraire des questions fondamentales pour la mouvance.
La première est celle du risque de dilution d’un
mouvement qui se définit désormais de plus
en plus comme une sorte de mouvement « attrape-tout » de « lutte
globale contre toutes les formes de domination et d’oppression
(23) »,
en particulier sous la pression de ses nouvelles parties
prenantes. Témoigne, par exemple, de cette diversité la
liste im p ressionnante des principaux thèmes abordés
lors du FSM de 2005 telle qu’ elle a été définie
dans le rapport du Centre d’études pratiques
de la négociation internationale (CASIN) : commerce,
Zone de libre-échange des Amériques, aide au
développement, dette, environnement, eau, révolution,
anti-guerre/anti-impérialisme, Palestine, droits de
l’homme, pauvreté, sécurité et
souveraineté alimentaires/OGM, peuples indigènes,
réforme agraire, genre, armes nucléaires, armes
légè res (small arms), réforme
des Nations unies, médias, technologies de l’information,
sommet du G8, syndicats
(24) .
La seconde question est celle de l’absence volontaire
d’instance de contrôle des mouvements et de mécanismes
permettant de prévenir ou de sanctionner certaines
dérives. La troisième est
celle du risque de perte de crédibilité de
la mouvance, aux yeux de l’extérieur et même
de certains altermondialistes, en s’associant ou en
donnant la parole à des mouvements radicaux, d’autant
que ceci est largement exploité par ceux qui soulignent
certains faits troublants (25),
ou même qui cherchent à décrédibiliser
l’altermondialisme
(26).
Enfin, le rapport aux groupes et aux populations musulmans
peut constituer un test de la capacité des mouvements
altermondialistes à attirer le soutien des catégories
populaires, ainsi que l’affirme Alex Callinicos à propos
des « révolutionnaires » : « ce
qui est pratiquement devenu "la question musulmane" est
le test de la capacité des révolutionnaires à se
lier à la classe ouvrière telle qu’elle
est, et non telle qu’elle était il y a trente
ans ou dans les livres que nous avons lus
(27) ».
Les difficultés de l’approfondissement
Comme
l’UE, la mouvance altermondialiste a semble-t-il
opté pour son élargissement et le respect de
la diversité et de la pleine « souveraineté » de
ses composantes au détriment de son approfondissement,
c’est-à-dire de la définition d’une
ou des alternatives et de la recherche d’un consensus
sur la manière de la ou de les mettre en œuvre.
En effet, les « puristes » de l’« esprit
de Porto Alegre », dont le représentant
le plus éminent est Chico Whitaker, l’un des
créateurs du FSM, estiment que le respect absolu de
la diversité des composantes de la mouvance constitue
la valeur suprême de l’altermondialisme et des
forums sociaux. Pour Chico Whitaker, « l’apport
des forums est d’instaurer des espaces (qui n’existaient
pas auparavant) d’échanges, de reconnaissance
mutuelle et d’articulation entre les organisations
de la société civile. En respectant leur diversité et
en établissant des rapport horizontaux. Un espace
ne peut avoir de programme d’action, sauf à ne
plus être un espace. Son rôle est autre :
donner plus d’unité et de visibilité au
mouvement altermondialiste. Mais chaque organisation, au
sein de celui-ci, a ses propres objectifs et sa propre stratégie
pour les atteindre. […] S’il faut donner de
l’unité au mouvement, il ne faut pas chercher
une unification impossible, moins encore une homogénéisation
ou une direction unique
(28) ».
Certains
altermondialistes commencent malgré tout à remettre
en cause cette posture et soulignent les tensions existant,
au sein de la mouvance, entre élargissement et approfondissement.
Bruno Rebelle, l’ancien responsable de Greenpeace France
et le directeur international des programmes de Greenpeace
International, note que : « la difficulté [pour
la mouvance altermondialiste] réside […] dans
l’articulation entre l’ouverture bien réelle
des débats – ouverture tendant naturellement à la
diversification des propos et des propositions – et
la synthèse ou l’approfondissement nécessaire
au passage à l’action
(29) ».
Ce sont les dirigeants d ’ Attac-France qui paraissent
les p lus critiques vis-à-vis de l’« esprit
de Porto Alegre », auquel ils opposent ce qu’ils
proposent d’appeler le « consensus de Porto
Alegre », notion définie pour la première
fois par Bernard Cassen dans une tribune publiée dans Libération en
janvier 2004
(30). Jacques
Nikonoff estime ainsi que « le mouvement altermondialiste
n’est pas homogène et ne se fixe pas pour objectif
son homogénéité. C’est ainsi qu’il
est difficile sinon impossible de parler "des propositions
du mouvement altermondialiste", tout simplement parce
qu’il n’en existe pas au nom de ce mouvement.
Les Forums sociaux, à l’échelle européenne
ou mondiale, n’ont pas encore produit le "consensus
de Porto Alegre" que nous appelons tous de nos
vœux. A la fin de ces Forums, nous sommes bien en peine
de savoir ce qu’il en est ressorti. […] Tout
ce qui existe, ce sont des propositions faites par des organisations
(partis, syndicats, associations) qui se réclament
de l’altermondialisme, mais qui sont dans un certain
nombre de cas contradictoires entre elles. Dès lors,
comment un gouvernement, ou une instance internationale,
pourraient-ils s’inspirer des propositions DU mouvement
altermondialiste alors même que certaines de ses composantes
prônent la décroissance et d’autres la
croissance, le développement du nucléaire ou
son abandon, le plein emploi ou le revenu universel, etc. ?
(31) ».
Partant de ce constat, début 2004, le Conseil d ’ administration
d’ Attac considérait qu’« après
quatre FSM et divers Forums continentaux, l’urgence
se fait sentir de leur donner un début de traduction
politique qui soit à la fois un outil idéologique
dans la bataille planétaire des idées, et, à l’intention
des opinions publiques, une concrétisation des premiers
contours d’un "autre monde possible". Ce
passage à l’acte politique pourrait prendre
la forme d’un socle minimal de propositions issues
des Forums, et faisant à la fois sens et projet au
niveau international : une sorte de "Consensus
de Porto Alegre" à opposer au "Consensus
de Washington" (32) ».
Ceci
s’est quelque peu concrétisé à l’occasion
du FSM 2005 à Porto Alegre avec la publication d’un Manifeste
de Porto Alegre com p renant « Douze propositions
pour un autre monde possible ». Ce texte a été signé par
19 personnalités qui affirment s’exprimer « à titre
strictement personnel », et non au nom du Forum.
Figurent parmi elles plusieurs personnalités éminentes
de la mouvance, ou plus généralement de la
pensée critique – Samir Amin, Walden Bello,
Bernard Cassen, Ricardo Petrella, Ignacio Ramonet, Aminata
Traoré ou Immanuel Wallerstein –, ainsi que
deux prix Nobel – José Saramago, prix Nobel
de littérature, et Adolfo Pérez Esquivel, prix
Nobel de la paix. Ce manifeste, qui, selon Bernard Cassen,
a pour objectif de « donner un coup d’accélérateur
vers une traduction politique de nos propositions (33) »,
regroupe les principales revendications altermondialistes :
annulation de la dette des pays du Sud ; instauration
de taxes internationales, notamment sur les transactions
financières ; démantèlement des
paradis fiscaux ; promotion de « toutes les
formes de commerce équitable » ; droit à la
souveraineté et à la sécurité alimentaires
pour chaque pays, et notamment interdiction de la production
et de l’importation d’organismes génétiquement
modifiés destinés à l’alimentation ;
interdiction de « toute forme de brevetage des
connaissances et du vivant » et de toute « privatisation
des biens communs de l’humanité »,
tels que l’eau ; p rise « de mesures
urgentes pour mettre fin au saccage de l’environnement
et à la menace de changements climatiques majeurs
dus à l’effet de serre » ; réforme
et démocratisation des organisations internationales,
y compris par le transfert éventuel du siège
des Nations unies de New York vers un pays du Sud . Il inclut également
des mesures plus « politiques », comme
le démantèlement des bases militaires de pays
qui en disposent hors de leurs frontières et le retrait
de toutes les troupes étrangères, p lus p articuli è rement
en Irak et en P alestine ; la fin de la concentration
des médias ; ou la lutte contre toutes les formes
de discrimination, de sexisme, de xénophobie, de racisme
et d’antisémitisme.
L’empreinte
d’Attac sur ce texte paraît
tangible. Ce manifeste correspond tout d’abord à la
volonté de l’association de promouvoir un « consensus
de Porto Alegre », ou un « portoalegrisme
(34) »,
selon l’expression d’Ignacio Ramonet. On peut
remarquer, par ailleurs, que les trois premières propositions – dette,
taxes internationales, paradis fiscaux – correspondent
aux principales revendications de l’association. Enfin,
ce manifeste a été lancé lors d’une
conférence de presse où, parmi les cinq signataires
présents, se trouvaient Bernard Cassen, président
d’honneur d’Attac, Ignacio Ramonet, l’auteur
du texte du Monde diplomatique à l’origine
de la création de l’association, et Ricardo
Petrella, qui, entre autre, préside l’association
des Amis du Monde diplomatique. On peut remarquer également
le caractère éminemment « latin » des
signataires : six d’entre eux sont latino-américains
et six sont d’Europe latine, sans compter la présence
de deux Belges francophones. Ce document a cependant été loin
de faire l’unanimité au sein du FSM. Si nombre
de signataires appartiennent au Conseil international du
FSM – Bernard Cassen, Walden Bello (Focus on the Global
South), François Houtart (Cetri) ou Roberto Savio
(Inter Press Service) –, d’autres grandes figures
de ce Conseil ne l’ont pas signé. C’est
en particulier le cas de deux des fondateurs brésiliens
du FSM, Candido Grzybowski et Chico Whitaker, qui sont aussi
les grands défenseurs de l’« esprit
de Porto Alegre ». Le premier a estimé, à propos
de ce manifeste, que « cela va contre
l’esprit du forum
(35) »,
tandis le second, lui, considère que « cela
ne génère pas de consensus
(36) ».
D’autres altermondialistes ont critiqué, sur
le fond, l’absence notable, dans le manifeste, de référence à la
lutte contre la guerre et en faveur de la paix, à la
différence, par exemple, de l’Appel des
mouvements sociaux (37) de
2005 où, dans l’« agenda de luttes » qu’il
définit, on peut trouver, après la campagne
pour l’annulation immédiate et sans condition
de la dette externe des pays du Sud, l’opposition globale à la
guerre et aux occupations.
Même
si le clivage entre « esprit » et « consensus » de
Porto Alegre paraît encore loin d’être
tranché, l es critiques formulées à l’encontre
du Forum social mondial, de son mode d’organisation
et surtout sur le manque de visibilité des propositions
alternatives ont toutefois commencé à porter
leurs fruits. En témoigne la révision opérée à l’occasion
du FSM à nouveau organisé à Porto Alegre
en janvier 2005, après l’intermède de
Mumbai en 2004, qui a été instructif de ce
point de vue. Dans son édition 2005, le Forum a ainsi
privilégié l’auto-organisation, l’abandon
des grandes conférences plénières mettant
en vedette les principales figures altermondialistes, et
surtout la définition d’alternatives concrètes,
notamment à travers la création d’un « Panneau
d’affichage des propositions pour la construction d’un
autre monde », aussi appelé « mur
de propositions ». L’idée de ce mur
est de regrouper en un même cadre les propositions
issues des différentes activités du FSM. Quelque
360 propositions ont été ainsi affichées
sur ce mur au terme du FSM 2005. Elles sont désormais
visibles sur un site internet, Memoria viva
(38) ,
qui a été créé dans le cadre
du projet Mémoire vive des forums sociaux afin
de « permettre un accès le plus direct
possible à la mémoire des forums sociaux passés » et
d’« inciter à la création
d’une mémoire plus propositionnelle pour les
forums sociaux à venir ». De façon
très concrète, les organisateurs d’activités
au FSM peuvent envoyer leurs propositions par courrier électronique,
ce courrier devant plus précisément mentionner
le nom de la proposition, son objectif, les actions à entreprendre,
le cadre local, national ou global dans lequel elle s’insère,
les partenaires, etc. L’idée est notamment de
coordonner les actions communes lorsque des propositions
semblables sont formulées. Ces propositions sont extrêmement
diverses dans leur objet et leur ambition. On peut ainsi
y trouver des grandes pétitions de principe, comme
la Charte mondiale des femmes pour l’humanité de
la Marche mondiale des femmes ; ou des campagnes globales,
telle celle de l’Alliance entre Emmaüs International,
Attac International et le Comité international pour
le contrat mondial de l’eau, dont l’objectif
est de « lutter ensemble contre les injustices
de la société néo-libérale et
en particulier la marchandisation de l’eau, la dette
publique extérieure et le trafic d’êtres
humains » par la « mise en œuvre
d’une dynamique de travail en commun entre les organisations
au plan local, national, continental et international ».
D’autres actions apparaissent plus ciblées ou
locales. C’est, par exemple, la proposition de « créer
un dialogue social dans le marché sucrier » du
Collectif Sucre Ethique dont l’objet est de « créer
un dialogue social entre des ONG, des entrepreneurs, des
syndicats et des sociétés civiles pour développer
de l’éthique dans le marché sucrier ».
Le Workgroup on Solidarity Socio-Economy (Groupe
de travail sur la solidarité socio-économique)
propose, quant à lui, d’améliorer les
indicateurs pour mesurer l’impact de la dégradation
de la biodiversité sur la santé des populations,
en particulier des populations indigènes, ou de généraliser
les indicateurs d’impact des activités d’économie
solidaire (commerce équitable, finance solidaire,
etc.) sur le développement local. Enfin, une organisation
brésilienne União pela Vida propose
d’interdire la chasse dans la région du Rio
Grande do Sul, région où se situe la ville
de Porto Alegre.
Les
oppositions au sein de la mouvance altermondialiste semblent également
très nettes en ce qui concerne
le « débouché politique » de
ses propositions. Le courant dominant de la mouvance souhaite
rester à distance de tout engagement politique et a
fortiori de tout recours à la violence, ainsi
que le précise la Charte des principes du FSM,
et, par conséquent, se cantonner à un rôle
de contre-pouvoir. C’est la position qui est généralement
défendue par les ONG et la plupart des mouvements
sociaux, et celle qui a été adoptée,
en particulier par les mouvements Attac. Jacques Nikonoff
a ainsi indiqué dans sa contribution à « une
nouvelle dynamique pour Attac », notamment après
le projet avorté de liste « 100 % altermondialistes » pour
les élections européennes de juin 2004, qu’« Attac[-France]
n’envisage pas de devenir un parti ou un mouvement
politique, que ce soit dans le proche avenir ou à plus
long terme. Attac n’envisage pas plus d’encourager,
directement ou indirectement, la création d’un
tel parti ou mouvement politique
(39) ».
Il en a été de même pour Attac-Allemagne
face à la formation d’un mouvement politique à gauche
du parti social-démocrate (SPD), dénommé WASG
(Wahlalternative Arbeit und Soziale Gerechtigkeit).
L’implication d’Attac-France dans la campagne
référendaire sur le projet de traité constitutionnel
n’a pas trop dérogé à cette règle.
L’association a ainsi tendu à rester à distance
des mouvements politiques, en ne participant pas, par exemple,
au meeting unitaire des partisans de gauche du « non » du
14 avril organisé par le PCF au Zénith de Paris,
autour de Francine Bavay (Verts), Olivier Besancenot (LCR),
José Bové, Marie-George Buffet ( PCF) , Jean-Luc
Mélenchon ( PS) et Georges Sarre (chevènementiste)
. Après la victoire du non, Attac a rappelé qu’elle « est
un mouvement d’éducation populaire tourné vers
l’action, et le restera. Les recompositions politiques
ne sont pas de son ressort
(40) ».
De même, si l’association invite ses membres
et ses comités locaux à « développer
et élargir la dynamique unitaire en participant aux
collectifs » qui ont été créé à l’occasion
de la cam pagne, elle souligne également le fait que, « dans
leur participation à ces collectifs, les militants
d’Attac [… ] se refuseront à ce que ces
collectifs se transforment en structures de recomposition
partisanes ou en futurs comités de campagnes électorales
(41) ».
Ce
courant « apolitique » correspond
plus largement aux organisations qui considèrent l’altermondialisme
comme un mouvement inédit par rapport aux mouvements
d’émancipation passés. Il tend à se
scinder en deux catégories traditionnelles, celle
des réformistes et celle des radicaux. Le courant
réformiste est principalement incarné par des
ONG comme Oxfam qui entendent promouvoir une mondialisation
plus équitable, « à visage humain »,
en proposant une réforme des institutions et des règles
de la gouvernance globale. Le courant radical, qui, lui,
entend transformer le système économique et
social, se décompose en deux sous-tendances. La première,
représentée notamment par ATTAC, vise à une
transformation des valeurs en changeant la société par
le bas au terme d’un long travail d’éducation
populaire et de contre-expertise, soutenu par la création
d’un rapport de force favorable. Cette entreprise de
contre-hégémonie culturelle supposée
du néolibéralisme constituerait une condition
nécessaire pour la mise en place durable d’une
véritable alternative. La seconde tendance, influencée
par les zapatistes du Chiapas, ainsi que par l’expérience
des « pirates urbains » et des zones
autonomes temporaires
(42),
a pour objectif de créer des poches autonomes dans
le système, de façon plus ou moins durable, à l’échelle
d’une petite communauté, au sein desquelles
les principes alternatifs pourraient être mis en place.
Il existe cependant un autre courant,
que l’on peut
appeler l’« altermondialisme politique ».
Il tend à considérer l’altermondialisme
comme le rejeton contem p orain, adaptée à l’è re
de la mondialisation et à l’évolution
actuelle du capitalisme, des mouvements ouvriers et/ou « anti-impérialistes »,
et que celui-ci doit, par conséquent, s’inscrire
dans ces dynamiques en étant intégré dans
un pôle politique et révolutionnaire radical.
Cette approche « politique » est principalement
le fait de deux types de courants, qui sont plus ou moins
directement liés à la mouvance altermondialiste :
les mouvements de la gauche radicale et ceux qui se disent
proches du chavisme.
Pour
la gauche radicale, ce pôle politique pourrait être,
par exemple, une V ème Internationale pour les trotskistes
ou une gauche anticapitaliste pour les néo-communistes.
A la différence notable du courant dominant de l’altermondialisme,
ses partisans ne se distancient, en effet, ni de des organisations
politiques, ni de la quête du pouvoir, ni de l’objectif
révolutionnaire, ainsi que l’explique, par exemple,
le trotskiste britannique Alex Callinicos. Pour lui, « nous
[altermondialistes] ne devrions pas être effrayés
par l’engagement dans la politique » et « le
remplacement du capitalisme par un système économique
conforme à nos valeurs requiert une transformation
sociale radicale, une révolution, en d’autres
termes
(43) ».
Lors du 2 ème FSE en 2003, les trotskistes français
de la LCR et britanniques du SWP ont organisé un séminaire
dont le thème était justement « l’altermondialisation,
creuset d’un nouvel internationalisme et d’une
nouvelle internationale pour le XXI ème siècle ».
De son côté, Fausto Bertinotti, le secrétaire
général du parti italien Refondation communiste,
appelait, lors de ce même forum, à la construction
d’une gauche européenne alternative se fondant
en particulier sur le « mouvement des mouvements ».
Celui-ci expliquait déjà dans ses « Quinze
thèses pour une gauche européenne alternative » que
le « mouvement critique contre la mondialisation » constituait
la « première ressource » de « la
refondation communiste
(44) ».
A Londres, en 2004, alors que nombreux ont été ceux
qui se sont p laints de la trop forte emp rise des trotskistes
du SWP sur le FSE, un séminaire a réuni, le
16 octobre, les responsables des principaux mouvements européens
de la gauche radicale – LCR, Refondation communiste, Respect et
WASG –, autour du thème de « La nouvelle
gauche en Europe ».
Cette
posture « politique » et radicale
a été également prônée
par les participants du « contre-forum » du
FSM de Mumbai, Mumbai Resistance 2004 against Imperialist
Globalisation and War. Ses participants, principalement
indiens et se réclamant ouvertement du marxisme-léninisme,
entendaient s’inscrire dans « un processus
de construction d’un puissant mouvement anti-impérialiste,
anticapitaliste, qui cherche à attirer les peuples
du monde entier, y compris les participants du FSM, […]
vers une résistance organisée contre la mondialisation
impérialiste et les guerres impérialistes
(45) ».
A l’instar des autres mouvements de la gauche radicale,
ceux-ci reprochent aux altermondialistes du FSM d’exclure
les mouvements politiques et les groupes armés, et,
par conséquent, d’être dominés
par les ONG occidentales et des mouvement sociaux-démocrates
réformistes, qui seraient au service de l’impérialisme
et du capitalisme.
Le
second courant de l’ « altermondialisme
politique » est celui des partisans du président
du Venezuela Hugo Chavez et de sa politique de rupture. Il
est plus particulièrement composé de mouvements
latino-américains, par exemple des contestataires
boliviens, qui, à la différence des mouvements
européens, s’ appuient davantage sur les catégories
populaires et visent la conquête du pouvoir d’État.
Ces mouvements tendent à voir en Hugo Chavez un modèle
pour la mise en œuvre d’une véritable
alternative qui passerait donc par une prise du pouvoir politique.
En Euro pe aussi, l’ex périence Chavez commence à faire
des émules. Ainsi, François Houtart, du Centre
Tricontinental (Cetri, Belgique), qui est également
membre du Conseil international du FSM et l’un des
signataire du Manifeste de Porto Alegre, expliquait
lors du FSM 2005 que « le Venezuela de Chavez
démontre l’importance décisive du champ
politique pour transformer le monde ». Pour lui, « c’est
magnifique de discuter, de chanter, de danser, mais ça
ne suffira jamais si on veut le changement. Comment fera-t-on
la réforme agraire si on ne prend pas le pouvoir ?
Si un parti propose l’abolition de la dette, nous devons
le soutenir ; s’il s’oppose à la
guerre en Irak, nous devons le soutenir...
(46) ». A
la différence du président brésilien
Lula, l’accueil du président Chavez au FSM de
2005 a été « énormément
enthousiaste
(47) »,
celui-ci citant Marx, Lénine, Mao, Castro et Che Guevara
dans son discours devant quelque 20 000 personnes, revendiquant
une rupture avec le capitalisme et une « nouvelle
forme de socialisme
(48) ».
Caracas pourrait être l’un des lieux où serait
organisé le FSM en 2006, le forum devant être
organisé simultanément dans au moins trois
villes, certainement au Venezuela, au Maroc et en Corée
du Sud.
Outre la forte pression politique sur sa
gauche et l ’ exemp
le emblématique du chavisme, la mouvance altermondialiste
pourrait également se heurter à la concurrence
de nouveaux acteurs politiques anti-libéraux qui émergent,
en particulier dans des pays où la gauche est au pouvoir.
Ainsi, comme nous l’avons vu, le mouvement Respect a été créé au
Royaume-Uni début 2004, notamment par George Galloway,
qui a été exclu du Parti travailliste pour ses
positions sur la guerre en Irak. En Allemagne, WASG, qui regroupe
nombre d’anciens membres du SPD, s’est structuré en
parti politique. Enfin, au Brésil, le Parti pour le
socialisme et la liberté (P-sol) a été créé en
juin 2004 par des hommes politiques de gauche expulsés
du Parti des travailleurs de Lula. Ses militants ont été très
présents lors du FSM de Porto Alegre en 2005. Ces mouvements
tendent à se positionner idéologiquement entre
l’extrême gauche traditionnelle et la gauche de
gouvernement en s’appuyant sur le rejet de la « mondialisation
libérale », de la guerre et des réformes
mises en place par les gouvernements de gauche. Ils paraissent
se situer exactement sur le credo idéologique des altermondialistes.
Seront-ils les mouvements politiques qui « récupèreront » les
idées que les altermondialistes mettent sur la table
comme l’affirme fréquemment Bernard Cassen ou
bien seront-ils leurs concurrents ? Il est encore trop
tôt pour pouvoir l’affirmer.
------------------------
Même
si, lors du FSM de Porto Alegre en 2005, plus d’une
trentaine de partis politiques ont été représentés.
Susan
George a expliqué ainsi quelques jours après
les incidents de Suède dans « J’étais à Göteborg » (Le
Courriel d’information d’ATTAC, n °246,
19 juin 2001) qu’elle condamnait « de façon
claire et nette ces violences. […] Les violences font
invariablement le jeu de l’adversaire. […] Nous
ne pouvons pas construire un mouvement large et populaire
sur la base d’une culture de jeunes et de gens qui
sont prêts à se faire casser la figure […]
De plus, cela va casser les alliances entre ceux qui condamnent
ces violences et ceux qui les tolèrent et refusent
de le faire ».
Tariq
Ramadan a publié un texte refusé par plusieurs
quotidiens sur la liste électronique fermée
des signataires de l’Appel pour le FSE 2003. Ses propos
ont été qualifiés d’antisémites
par certains commentateurs.
« Tariq
Ramadan, Le Monde et Attac », communiqué du
15 janvier 2004, , www.france.attac.org.
6- « Nos
relations avec Tariq Ramadan », www.france.attac.org.
« Hijab:
a woman’s right to choose », FSE, 16 octobre
2004, Londres.
Bernard
Cassen, « A propos du séminaire "Hijab :
le droit de la femme de choisir" tenu au FSE de Londres »,
16 octobre 2004.
Cité dans « Un
forum en questions », www.penelopes.org,
2004.
10- www.france.attac.org,
8 novembre 2004.
11- Grain
de sable, n° 460, 17 mars 2004.
12- Libération,
11 novembre 2004.
13-
Voir, par exemple, « Les musulmans dans le mouvement
altermondialiste en France », entretien, 22 août
2003, http://yonne.lautre.net (ATTAC
89).
14-
Entretien, 13 février 2004, oumma.com.
15-
Cité dans L’Humanité,
22 novembre 2003.
16-
Walden Bello, Beirut 2004. A Milestone in the Global
Struggle Against Injustice and War , Beyrouth, 23 septembre
2004.
17-
John Rees (secrétaire national), Where Now for
Respect,
brochure, 2004.
18-
Alex Callinicos, « La gauche radicale européenne à l’épreuve
des élections », www.lagauche.com,
novembre 2004.
19- « Hijab:
a woman’s right to choose », FSE, 16 octobre
2004, Londres, www.naar.org.uk .
20-
Tariq Ramadan, « Les défis du pluralisme », Politis,
19 juin 2003.
21-
Militant du MIB (entretien du 29 mars 2004), cité dans
Bargel, Hmed et Mathieu, op. cit.
22- Ibid.
23- Patrick
Viveret, Où va le mouvement altermondialisation ?… et
autres questions pour comprendre son histoire, ses débats,
ses stratégies, ses divergences, La Découverte,
2003.
24-
Karin Simonson, Decentralising or Disintegrating? The
World Social Forum at 5, rapport, CASIN, Genève,
mars 2005.
25-
Comme Mark Strauss dans « Antiglobalism’s
Jewish Problem », Foreign Policy, 12
novembre 2003. Pierre-André Taguieff estime, de son
côté,
que les « principaux vecteurs [du nouvel antisémitisme]
sont la propagande des réseaux islamistes radicaux
et la démagogie des nouveaux gauchistes : néo-communistes
et néo-gauchistes, altermondialistes, trotskistes
et anarchistes, exploitant tous massivement "la cause
palestinienne". […] On peut y voir la nouvelle
expression du tiers-mondisme et de l’idéologie
révolutionnaire : le Palestinien-martyr remplace
le Prolétaire en lutte pour la société communiste » (entretien, La
Lettre du Cevipof, 10, novembre-décembre 2004).
26-
Voir, par exemple, Joshua Kurlantzick, « The Left
and the Islamists », Commentary, décembre
2004, ou encore l’ouvrage de David Horowitz, Unholy
Alliance: Radical Islam and the American Left, Regnery,
2004.
27- www.lagauche.com , op.
cit.
28-
Entretien, Alternatives économiques,
février 2005
29- Où va
le mouvement altermondialisation ?, op. cit.
30-
Bernard Cassen, « Repenser le "format" des
Forums sociaux, passer à l'acte politique »,Libération,
12 janvier 2004 .
31-
Contribution de Jacques Nikonoff, « Une nouvelle
dynamique pour Attac », 22 septembre 2004.
32-
Extrait de la motion votée par le Conseil d’administration
d’Attac, 1 er février 2004.
33-
Cité lors
de la conférence de presse de lancement du Manifeste. Source : L’Humanité,
31 janvier 2005.
34- Ibid.
35- Cité dans Libération,
1 er février 2005.
36-
Cité dans
Debra Anthony et José Antonio Silva, « The
Consensus of Porto Alegre? », Inter Press Service
TerraViva, www.ipsterraviva.net,
30 janvier 2005.
37- Appel
des mouvements sociaux à la mobilisation contre
la guerre, le néo-libéralisme, l’exploitation
et l’exclusion, pour un autre monde possible,
adopté par l’Assemblée finale des mouvements
sociaux, Porto Alegre, 31 janvier 2005. Les appels de mouvements
sociaux à l’occasion des FSM ne sont pas des
déclarations officielles du forum. Ce sont des textes
signés par nombre de mouvements participant au FSM
qui rappellent généralement les grands objectifs
des luttes altermondialistes – « nous
appelons tous les mouvements sociaux du monde à lutter
pour la paix, les droits humains, sociaux et démocratiques,
le droit des peuples à décider de leur destin,
et l’annulation immédiate de la dette externe
des pays du Sud, à partir d’un agenda commun
que nous avons construit au cours du 5 ème FSM » (Appel
2005) – et contiennent un calendrier des prochaines
campagnes, appelé « agenda de luttes » en
2005.
38- www.memoria-viva.org/indexfr.htm.
39- Op.
cit.
40- « La
victoire d’un peuple debout et informé »,
Communiqué du Bureau d’Attac, 29 mai 2005.
41- « Pour
une refondation démocratique de l’Europe »,
Déclaration adoptée à l’unanimité par
le Conseil d’administration d’Attac-France, 5
juin 2005.
42-
Les zones autonomes temporaires sont des espaces « libérés » de
façon temporaire par des mouvements principalement
anarchistes, qui, notamment lors de sommets officiels, réquisitionnent
un lieu ou un territoire spécifique au sein duquel
les principes de l’État, de la société marchande
et du capitalisme sont censés ne plus s’appliquer.
43-
Alex Callinicos, The Case for Revolutionary Socialism, www.swp.org.uk,
7 décembre 2003.
44- Contretemps,
n° 6, février 2003.
45- « Why
Mumbai Resistance 2004? », www.mumbairesistance.org ,
2004.
46-
Cité dans L’Humanité,
31 janvier 2005.
47-
Simonson, op.cit.
48- Cité dans
Rory Hearne, « World Social Forum 2005: An Irish
Eyewitness Report », www.indymedia.ie,
11 février 2005.
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