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Fougier : altermondialismeAltermondialisme, le nouveau mouvement d’émancipation ?

          Analyse d'Eddy FOUGIER mise en ligne le 13 juillet 2005

          Où en est la mouvance altermondialiste ? (page 2/4)


           Les limites de l’élargissement : le cas du rapport entre altermondialistes et organisations musulmanes

          L’élargissement de l’audience altermondialiste a été l’un des principaux objectifs de la mouvance dans la période récente. Cet objectif visait à répondre à plusieurs défis. Le premier est bien entendu celui de la création d’un rapport de force le plus favorable possible par l’implication de mouvements protestataires toujours plus nombreux visant à renforcer la vague altermondialiste. Le second objectif a trait à la composition sociale des mouvements altermondialistes. Un certain nombre d’enquêtes ont souligné, en effet, le caractère relativement peu populaire de ces mouvements et l’indifférence globale des catégories défavorisées à leur égard, en particulier dans les pays industrialisés. Les mouvements des « sans » ou ceux représentant les populations de migrants dénoncent ainsi le caractère élitiste de la mouvance. L’altermondialisme serait, de leur point de vue, « un mouvement d’intellectuels qui "avec beaucoup de bonne conscience […] passent leur temps à aller parler, regarder la misère au soleil à Porto Alegre… et puis à rentrer, et puis en parler pendant un an jusqu’à la prochaine échéance (1)  ». Le troisième objectif est la réponse apportée par les altermondialistes au nouveau contexte international né des attentats aux États-Unis et de la réaction de l’Administration Bush à travers la lutte antiterroriste et la guerre préventive en Irak, ainsi qu’au contexte économique et social de ce début de siècle. Cet élargissement est donc multiple. Comme on l’a vu, il est thématique. Il est également géographique, avec la volonté d’élargir la mouvance à l’Asie du Sud, avec notamment l’organisation du 4 ème FSM à Mumbai (Inde) en 2004 ; à l’Afrique subsaharienne, avec l’organisation prévue du FSM sur ce continent en 2007 ; ainsi qu’au monde arabo-musulman. Enfin, il est social, avec le souhait de gagner les majorités aux idées altermondialistes et donc de viser en priorité les catégories populaires, notamment dans les quartiers déshérités. Cette politique a ainsi abouti à ce que les mouvements altermondialistes éprouvent un intérêt de plus en plus vif pour les populations et les organisations musulmanes.

          La plupart des altermondialistes considèrent que la mouvance n’a pas de contours précis, qu’elle est appelée à accueillir le plus grand nombre possible d’organisations à la seule condition que celles-ci respectent différentes règles, en particulier celles inscrites dans la Charte des principes du Forum social mondial qui excluent, par exemple, les partis politiques et les mouvements armés (2). Il n’en reste pas moins que, encore une fois à l’instar de l’UE, la question des frontières de la mouvance reste ouverte.

          Jusqu’à Gênes et au 11 septembre 2001, la question des frontières de l’altermondialisme concernait principalement les groupes radicaux, notamment autour de l’enjeu des violences commises par les Black Blocs, ces groupes de jeunes vêtus de noirs et cagoulés qui, au cours des manifestations, s’attaquent de façon violente aux symboles du capitalisme ou aux forces de police. Aujourd’hui, elle se concentre sur les liens que les mouvements altermondialistes entretiennent avec les groupes musulmans radicaux. On se souvient qu’au moment des incidents de Göteborg ou de Gênes en 2001, le débat était assez vif au sein de la mouvance entre, d’une part, ceux qui, comme Susan George (3) , dénonçaient les violences en craignant que le message altermondialiste ne soit ainsi discrédité aux yeux de l’opinion et, d’autre part, ceux qui refusaient de condamner ces mêmes violences et renvoyaient dos à dos les éléments radicaux et les gouvernements accusés de vouloir criminaliser la contestation. Désormais, ce débat n’a plus vraiment cours. Il a été largement tranché après le 11 septembre, et ce, au profit des adeptes du refus de toute forme de violence. Le débat sur les fronti è res de la mouvance est cependant réapparu récemment. Il concerne désormais les liens entretenus avec les groupes musulmans plus ou moins radicaux, en particulier depuis les forums sociaux européens de la région parisienne (2003 ) et surtout de Londres (2004 ). Il porte notamment sur l’enjeu du voile islamique.

          Il n’existe pas réellement de position commune au sein de la mouvance altermondialiste sur les relations que celle-ci doit entretenir avec les mouvements musulmans, notamment les p lus radicaux d’ entre eux. Cependant, trois « tendances » paraissent se dégager de ce point de vue.

          La première est celle des altermondialistes qui semblent s’inquiéter de cette évolution. C’est notamment le cas au sein d’Attac-France. Suite à l’« affaire Ramadan (4) » lors du FSE organisé dans la région parisienne en novembre 2003, l’association a ainsi indiqué que « nous sommes en profond désaccord avec M. Ramadan, en particulier sur l’égalité hommes-femmes, la laïcité et sur la prétention de l’intéressé à représenter les "banlieues (5) ». Bernard Cassen, le président d’honneur d’Attac, a eu cette même année, par tribune interposée, des échanges assez vifs avec le théologien Tariq Ramadan. Dans un communiqué publié par Attac le 10 novembre 2003, il est également indiqué qu’« une délégation du Bureau d’Attac a reçu au printemps dernier, et à leur demande, Tariq Ramadan et plusieurs membres des associations qui se reconnaissent dans sa démarche. Une délégation de la commission "Genre et mondialisation" d’Attac s’est également entretenue avec eux. Les échanges ont été "francs", pour utiliser le vocabulaire diplomatique, les membres d’Attac réaffirmant le caractère non négociable de la laïcité et de l’égalité hommes-femmes et, pour plusieurs d’entre eux, s’interrogeant sérieusement sur la nature et la portée de l’engagement de Tariq Ramadan et de ses amis, en tant que musulmans (et non pas en tant que citoyens) dans le mouvement altermondialiste (6) ». La réaction de Bernard Cassen, en octobre 2004, aux interventions et à l’atmosphère générale d’un séminaire du FSE de Londres consacré au voile islamique (7) confirme cette vision plutôt réticente, celui-ci y ayant été hué et traité de raciste pour avoir défendu la législation française sur le port d’insignes religieux à l’école. Suite à ce séminaire, il a rédigé un texte où il parle de « séminaire-réquisitoire », d’absence de débat contradictoire, de « propos outranciers », d’« intolérance jamais vue dans un forum social » et de « terrorisme intellectuel », en se posant la question de la compatibilité entre l’altermondialisme et ce qu’il appelle le « communautarisme exacerbé (8) ». Il réaffirme également dans ce texte sa position favorable à la loi française sur le voile. Jacques Nikonoff, l’actuel président d’Attac, notait, de son côté, à propos du FSE de Londres que « treize séminaires ou plénières traitent, sous des angles divers, de la question de l’islam, dont sept auxquels participent Tariq Ramadan. Aucune autre religion ni aucune autre personnalité n’ont une telle place au FSE (9) ». Il a également annoncé, fin 2004, que « le Conseil d’administration [d’Attac-France] a décidé de créer, en son sein, un groupe de réflexion sur les organisations qui se réclament de l’Islam. Face à une question nouvelle, sur laquelle nous n’avons jamais réfléchi, le but de ce groupe sera d’identifier les organisations avec lesquelles travailler ou non (10). » Enfin, en 2004, Attac a publié dans sa newsletter une pétition signée par des musulmans défendant la laïcité dans laquelle les signataires dénoncent « avec la plus grande vigueur, les déclarations et actes de misogynie, d’homophobie et d’antisémitisme dont nous sommes témoins depuis un certain temps ici en France, et qui se revendiquent de l’islam ». Ils s’opposent « au port du voile islamique, quelle que soit la position de chacun d’entre nous sur l’opportunité d’une loi l’interdisant dans les écoles en France aujourd’hui » ; et condamnent « avec la plus grande fermeté, les affirmations antisémites dont sont porteurs des discours proférés ces derniers temps au nom de l’islam. […] En dépit de notre opposition à la politique menée actuellement par le gouvernement israélien, nous refusons de nourrir une vision archaïque et fantasmatique du "Juif" par l’utilisation d’un conflit historique et réel entre deux peuples ; nous reconnaissons le droit à l’existence d’Israël […] ; et c’est dans cette reconnaissance réitérée que s’inscrit notre engagement aux côtés du peuple palestinien dans son droit de fonder un État et de faire évacuer les Territoires occupés (11) ».

          Une seconde tendance serait celle des altermondialistes opposés à la loi sur le voile et qui souhaitent intégrer les groupes musulmans modérés à la mouvance altermondialiste. C’est la position d’altermondialistes tels que Pierre Khalfa, syndicaliste et dirigeant d’ATTAC, ou José Bové. Dans une tribune publiée en novembre 2004 (12) , Pierre Khalfa fait le pari que certains groupes musulmans suivront un processus assez similaire à celui suivi par les groupes chrétiens et souhaite donc que le mouvement altermondialiste fasse preuve d’« une volonté d’intégrer des courants politiques se réclamant de l’islam, comme les mouvements d’émancipation du passé ont fini par intégrer, non sans difficultés, des organisations se réclamant du christianisme et du judaïsme ». En 2003, alors qu’il était l’un des responsables du FSE organisé dans la région parisienne, Pierre Khalfa avait refusé d’envisager l’exclusion de Tariq Ramadan du forum suite à la publication par ce dernier d’un texte controversé sur la liste électronique des signataires de l’Appel pour le FSE 2003. Enfin, il s’est montré hostile à la législation française sur le voile, celui-ci déclarant que « c’est un mauvais combat que de vouloir l’interdire par une mesure administrative. C’est quelque chose qui au lieu d’être intégrateur dans la société française sera excluant. Focaliser la bataille sur le port du voile, c’est faire le jeu des intégristes qui ont besoin de combats symboliques et de martyrs pour se faire entendre (13)  ». José Bové s’est montré, lui aussi, hostile à la législation sur le port du voile. Pour lui, « cette loi était inutile et surtout dangereuse car aujourd’hui on s’attaque au foulard et c’est une façon de criminaliser une partie de la population issue de l’immigration. C’est une façon de montrer du doigt une religion […] C’est aussi une façon de revenir sur la liberté individuelle (14) ». Il fait le même pari que Pierre Khalfa. Il expliquait ainsi lors du FSE 2003 qu’il fallait identifier « dans le monde arabe, dans le monde musulman, des religieux qui, à partir de leur culture, à partir de leur religion, seraient capables d’élaborer une véritable théologie de la libération dans l’islam (15) ».

          Enfin, on peut identifier une troisième tendance au sein de la mouvance altermondialiste. Elle serait incarnée par ceux qui n’hésitent pas à prôner tout simplement une grande alliance des altermondialistes et des organisations arabo-musulmanes. Ainsi, Walden Bello, l’une des grandes figures altermondialistes du Sud, a expliqué, dans une intervention à Beyrouth en 2004, que l’un des grands défis actuels était de « supprimer la distance politique et culturelle entre les mouvements globaux pour la justice et la paix et leurs homologues dans les mondes arabe et musulman (16) ». Il estime que, sans l’alliance des mouvements globaux et des mouvements arabes, la lutte contre la « mondialisation libérale » et l’« impérialisme » ne pourra être gagnée. Face à la question des attentats kamikazes et au fait qu’une large partie des mouvements de résistance en Irak et dans les territoires palestiniens soient d’inspiration religieuse, il émet deux types d’objections. La première est que les « progressistes » ne doivent pas juger les mouvements de résistance ou de libération nationale à l’aune de leurs propres valeurs, ce qui les amèneraient à « être prisonniers d’un paradigme consistant à imposer [leur] vision du monde aux autres ». Par ailleurs, dans son esprit, seul le résultat semble compter, en l’occurrence les retraits inconditionnels américain et israélien respectivement des territoires irakien et palestinien, puisqu’il estime qu’aucune solution conditionnelle n’est envisageable.

          Certaines organisations sont même passées à l’acte. C’est plus particulièrement le cas des trotskistes britanniques du Socialist Workers Party (SWP). Même si le SWP est un mouvement politique, il joue un rôle particulièrement significatif au sein de la mouvance altermondialiste. Il est ainsi à l’origine de la création d’un important groupe radical de contestation de la mondialisation, Globalize Resistance, et fut l’un des principaux organisateurs du FSE de Londres en octobre 2004, ce qui a d’ailleurs fait l’objet de très nombreuses critiques, certains dénonçant sa trop forte emprise sur l’organisation du forum. Le SWP est également l’une des chevilles ouvrières du mouvement anti-guerre britannique, Stop the War Coalition, aux côtés de nombreuses organisations musulmanes, et le fondateur, en janvier 2004, d’un mouvement politique appelé Respect , acronyme de Respect, Equality, Socialism, Peace, Environmentalism, Community and Trade-unionism. Ce mouvement a été mis en place notamment en collaboration avec la Muslim Association of Britain (MAB), une organisation proche des Frères musulmans et qui a aussi été l’un des principaux fers de lance, aux côté du SWP, de la coalition anti-guerre Stop the War. Deux des membres de la MAB appartiennent ainsi au Conseil national de Respect.

          L’un des objectifs de Respect est de s’appuyer, politiquement, sur le succès outre-Manche du mouvement anti-guerre et, électoralement, sur les quelque deux millions de musulmans résidant au Royaume-Uni en vue de former une alternative de gauche au parti travailliste autour d’un discours anti-guerre et anti-néolibéral. Son secrétaire national, John Rees, est membre du comité central du SWP et également l’un des fondateurs de la coalition Stop the War. Respect a obtenu 1,7 % des suffrages exprimés à l’échelle nationale et aucun siège lors des élections au Parlement européen de juin 2004 ; et un seul siège pour 0,3 % des suffrages lors des élections législatives de mai 2005. Ceci peut paraître négligeable, mais il faut cependant noter que le résultat de Respect lors des élections européennes a été l’un des meilleurs résultats qu’un parti de la gauche radicale ait jamais réalisé au Royaume-Uni, avec plus de 250 000 voix ; et que trois de ses candidats sont arrivés en seconde position dans des circonscriptions populaires lors des législatives de 2005 : Salma Yaqoob, avec 27,5 % des suffrages exprimés à Birmingham  ; Abdul Khaliq Mian, avec 20,7 % à East Ham ; Lindsey German, membre du comité central du SWP, avec 19,5 % à West Ham. Parmi les célébrités soutenant Respect, on peut citer notamment le réalisateur Ken Loach.

          La politique de Respect en direction des musulmans est explicite puisque les « trois piliers » sur lesquels le mouvement s’appuie sont « les socialistes, la gauche au sein des syndicats et les musulmans qui ont été radicalisés par les guerres en Afghanistan, en Palestine et en Irak. Respect ne peut pas prospérer, ne veut pas prospérer sans le soutien des musulmans (17) ». Une brochure traduite en plusieurs langues décrit d’ailleurs Respect comme le « parti pour les musulmans » et son leader George Galloway comme le « défenseur des droits musulmans ». Le programme de Respect est aussi disponible en langues arabe et turque. Dans les motions adoptées lors de la conférence nationale des 30 et 31 octobre 2004, Respect exprime également son soutien à la résistance irakienne. Or, pour le trotskiste britannique du SWP, Alex Callinicos, « l’idéologie de Respect est en réalité, à de nombreux égards, celle du mouvement anticapitaliste tel qu’il s’est développé en Europe, en particulier depuis Gênes (18) ».

          En effet, le fameux séminaire du FSE de Londres consacré au voile a été organisé par trois mouvements dont Stop the War Coalition et la MAB. Parmi les intervenants, on pouvait trouver, en tant que représentante de Stop the War, Salma Yaqoob, qui est également l’un des membres du Conseil national de Respect et qui a été candidate du mouvement à Birmingham aux législatives de 2005, ainsi que Raghad Altikriti de la MAB. Tariq Ramadan, non présent à ce séminaire, était également programmé pour y intervenir. Dans son intervention, Salma Yaqoob a justifié son port du voile au nom d’une volonté d’émancipation de la femme musulmane, d’« un rejet d’un monde où les femmes doivent endurer une chosification (objectification) en tant qu’objets sexuels » et d’« un défi au pouvoir des entreprises et de la publicité » car, en interdisant le port du voile, les jeunes femmes seraient « forcées d’afficher leurs corps comme une marchandise » au bénéfice du capitalisme et du consumérisme. Elle s’en est donc violemment pris à la France de ce point de vue. Elle établit ainsi un lien entre marchandisation et port du voile, entre rejet de la « mondialisation libérale » et revendication religieuse. Elle a également expliqué que le port du voile était une question cruciale pour le FSE car « le racisme en général et l’islamophobie en particulier sont centraux pour l’ensemble du projet néolibéral (19) ». Il est à noter que l’organisation Socialisme par en bas, branche française du SWP, qui a intégré la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) au début de l’année 2004, diffuse une pétition – « Un voile sur les discriminations  » – et avait appelé à une manifestation contre la loi française sur le voile. Figurait parmi les signataires de la pétition Christine Delphy, du Collectif École pour toutes et tous, qui était l’une des intervenantes du séminaire sur le voile du FSE de Londres. Le texte appelant à manifester explique ainsi que « la liberté religieuse constitue un acquis fondamental de notre société. Elle inclut donc la possibilité de manifester publiquement sa foi. […] Vous qui vous dites défenseurs de la liberté, pensez-vous que ce soit un délit de vouloir vivre simplement sa religion ? ».

          S’il existe des tensions au sein de la mouvance à propos des rapports qu’elle entretient avec les mouvements musulmans et si certains mouvements altermondialistes se montrent critiques vis-à-vis des groupes musulmans, il en est de même du côté de ces derniers. Le théologien Tariq Ramadan, qui a participé aux différents forums sociaux européens depuis leur création en 2002, ou les mouvements laïcs de jeunes issus de l’immigration, comme le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), se montrent eux-mêmes très critiques vis-à-vis des grands mouvements altermondialistes, tels qu’ATTAC. Le débat entre Bernard Cassen et Tariq Ramadan en 2003 a été assez significatif de ce point de vue. Ce dernier considérait ainsi que « le déficit de démocratie et d’ouverture dans le mouvement altermondialiste est aujourd’hui patent ». Pour Tariq Ramadan, il existe un décalage entre, d’une part, les discours de « justice sociale, de luttes contre les discriminations à l’emploi, au logement, de refus du racisme » et, d’autre part, la quasi absence des « populations les plus touchées (habitants des banlieues, jeunes d’"origine immigrée", musulmans) » dans les « multiples forums où l’on pense pour eux, sans eux (20) ». La participation à la mouvance altermondialiste d’organisations laïques (MIB) ou religieuses (Collectif des musulmans de France, CMF, proche de Tariq Ramadan) représentant notamment des ressortissants musulmans est ainsi généralement définie comme une « participation critique ». Certains militants du MIB, par exemple, ont tendance à voir dans l’altermondialisme « un mouvement "petit bourgeois", organisé "par des profs de quarante ans et plus, habitant dans certains quartiers", qui refuse d’associer et de faire parler "les principales victimes de la mondialisation", à savoir les habitants des quartiers populaires (21) ». Ces organisations tendent ainsi « à remettre en cause, à des degrés divers, tout aussi bien la définition de l’objet de la lutte anti-libérale, la composition sociale de ses rangs, que ses modes d’action (22) ». Elles souhaiteraient notamment que la lutte altermondialiste soit élargie à la lutte contre la répression sociale et à celle contre le colonialisme et l’impérialisme.

          Ces tensions liées à certaines limites de l’élargissement de la mouvance altermondialiste ne sont pas anecdotiques e t ne relèvent pas uniquement d’un intérêt malsain et polémique des médias, comme cela a pu être dénoncé par certains altermondialistes lors de « l’affaire Ramadan » au FSE de 2003. Elles soulèvent au contraire des questions fondamentales pour la mouvance. La première est celle du risque de dilution d’un mouvement qui se définit désormais de plus en plus comme une sorte de mouvement « attrape-tout » de « lutte globale contre toutes les formes de domination et d’oppression (23) », en particulier sous la pression de ses nouvelles parties prenantes. Témoigne, par exemple, de cette diversité la liste im p ressionnante des principaux thèmes abordés lors du FSM de 2005 telle qu’ elle a été définie dans le rapport du Centre d’études pratiques de la négociation internationale (CASIN) : commerce, Zone de libre-échange des Amériques, aide au développement, dette, environnement, eau, révolution, anti-guerre/anti-impérialisme, Palestine, droits de l’homme, pauvreté, sécurité et souveraineté alimentaires/OGM, peuples indigènes, réforme agraire, genre, armes nucléaires, armes légè res (small arms), réforme des Nations unies, médias, technologies de l’information, sommet du G8, syndicats (24) . La seconde question est celle de l’absence volontaire d’instance de contrôle des mouvements et de mécanismes permettant de prévenir ou de sanctionner certaines dérives. La troisième est celle du risque de perte de crédibilité de la mouvance, aux yeux de l’extérieur et même de certains altermondialistes, en s’associant ou en donnant la parole à des mouvements radicaux, d’autant que ceci est largement exploité par ceux qui soulignent certains faits troublants (25), ou même qui cherchent à décrédibiliser l’altermondialisme (26). Enfin, le rapport aux groupes et aux populations musulmans peut constituer un test de la capacité des mouvements altermondialistes à attirer le soutien des catégories populaires, ainsi que l’affirme Alex Callinicos à propos des « révolutionnaires » : « ce qui est pratiquement devenu "la question musulmane" est le test de la capacité des révolutionnaires à se lier à la classe ouvrière telle qu’elle est, et non telle qu’elle était il y a trente ans ou dans les livres que nous avons lus (27) ».

Les difficultés de l’approfondissement

          Comme l’UE, la mouvance altermondialiste a semble-t-il opté pour son élargissement et le respect de la diversité et de la pleine « souveraineté » de ses composantes au détriment de son approfondissement, c’est-à-dire de la définition d’une ou des alternatives et de la recherche d’un consensus sur la manière de la ou de les mettre en œuvre. En effet, les « puristes » de l’« esprit de Porto Alegre », dont le représentant le plus éminent est Chico Whitaker, l’un des créateurs du FSM, estiment que le respect absolu de la diversité des composantes de la mouvance constitue la valeur suprême de l’altermondialisme et des forums sociaux. Pour Chico Whitaker, «  l’apport des forums est d’instaurer des espaces (qui n’existaient pas auparavant) d’échanges, de reconnaissance mutuelle et d’articulation entre les organisations de la société civile. En respectant leur diversité et en établissant des rapport horizontaux. Un espace ne peut avoir de programme d’action, sauf à ne plus être un espace. Son rôle est autre : donner plus d’unité et de visibilité au mouvement altermondialiste. Mais chaque organisation, au sein de celui-ci, a ses propres objectifs et sa propre stratégie pour les atteindre. […] S’il faut donner de l’unité au mouvement, il ne faut pas chercher une unification impossible, moins encore une homogénéisation ou une direction unique (28) ».

          Certains altermondialistes commencent malgré tout à remettre en cause cette posture et soulignent les tensions existant, au sein de la mouvance, entre élargissement et approfondissement. Bruno Rebelle, l’ancien responsable de Greenpeace France et le directeur international des programmes de Greenpeace International, note que : « la difficulté [pour la mouvance altermondialiste] réside […] dans l’articulation entre l’ouverture bien réelle des débats – ouverture tendant naturellement à la diversification des propos et des propositions – et la synthèse ou l’approfondissement nécessaire au passage à l’action (29) ». Ce sont les dirigeants d ’ Attac-France qui paraissent les p lus critiques vis-à-vis de l’« esprit de Porto Alegre », auquel ils opposent ce qu’ils proposent d’appeler le « consensus de Porto Alegre », notion définie pour la première fois par Bernard Cassen dans une tribune publiée dans Libération en janvier 2004 (30). Jacques Nikonoff estime ainsi que « le mouvement altermondialiste n’est pas homogène et ne se fixe pas pour objectif son homogénéité. C’est ainsi qu’il est difficile sinon impossible de parler "des propositions du mouvement altermondialiste", tout simplement parce qu’il n’en existe pas au nom de ce mouvement. Les Forums sociaux, à l’échelle européenne ou mondiale, n’ont pas encore produit le "consensus de Porto Alegre" que nous appelons tous de nos vœux. A la fin de ces Forums, nous sommes bien en peine de savoir ce qu’il en est ressorti. […] Tout ce qui existe, ce sont des propositions faites par des organisations (partis, syndicats, associations) qui se réclament de l’altermondialisme, mais qui sont dans un certain nombre de cas contradictoires entre elles. Dès lors, comment un gouvernement, ou une instance internationale, pourraient-ils s’inspirer des propositions DU mouvement altermondialiste alors même que certaines de ses composantes prônent la décroissance et d’autres la croissance, le développement du nucléaire ou son abandon, le plein emploi ou le revenu universel, etc. ? (31) ». Partant de ce constat, début 2004, le Conseil d ’ administration d’ Attac considérait qu’« après quatre FSM et divers Forums continentaux, l’urgence se fait sentir de leur donner un début de traduction politique qui soit à la fois un outil idéologique dans la bataille planétaire des idées, et, à l’intention des opinions publiques, une concrétisation des premiers contours d’un "autre monde possible". Ce passage à l’acte politique pourrait prendre la forme d’un socle minimal de propositions issues des Forums, et faisant à la fois sens et projet au niveau international : une sorte de "Consensus de Porto Alegre" à opposer au "Consensus de Washington" (32) ».

          Ceci s’est quelque peu concrétisé à l’occasion du FSM 2005 à Porto Alegre avec la publication d’un Manifeste de Porto Alegre com p renant « Douze propositions pour un autre monde possible ». Ce texte a été signé par 19 personnalités qui affirment s’exprimer « à titre strictement personnel », et non au nom du Forum. Figurent parmi elles plusieurs personnalités éminentes de la mouvance, ou plus généralement de la pensée critique – Samir Amin, Walden Bello, Bernard Cassen, Ricardo Petrella, Ignacio Ramonet, Aminata Traoré ou Immanuel Wallerstein –, ainsi que deux prix Nobel – José Saramago, prix Nobel de littérature, et Adolfo Pérez Esquivel, prix Nobel de la paix. Ce manifeste, qui, selon Bernard Cassen, a pour objectif de « donner un coup d’accélérateur vers une traduction politique de nos propositions (33) », regroupe les principales revendications altermondialistes : annulation de la dette des pays du Sud ; instauration de taxes internationales, notamment sur les transactions financières ; démantèlement des paradis fiscaux ; promotion de « toutes les formes de commerce équitable » ; droit à la souveraineté et à la sécurité alimentaires pour chaque pays, et notamment interdiction de la production et de l’importation d’organismes génétiquement modifiés destinés à l’alimentation ; interdiction de « toute forme de brevetage des connaissances et du vivant » et de toute « privatisation des biens communs de l’humanité », tels que l’eau ; p rise « de mesures urgentes pour mettre fin au saccage de l’environnement et à la menace de changements climatiques majeurs dus à l’effet de serre » ; réforme et démocratisation des organisations internationales, y compris par le transfert éventuel du siège des Nations unies de New York vers un pays du Sud . Il inclut également des mesures plus « politiques », comme le démantèlement des bases militaires de pays qui en disposent hors de leurs frontières et le retrait de toutes les troupes étrangères, p lus p articuli è rement en Irak et en P alestine ; la fin de la concentration des médias ; ou la lutte contre toutes les formes de discrimination, de sexisme, de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme.

          L’empreinte d’Attac sur ce texte paraît tangible. Ce manifeste correspond tout d’abord à la volonté de l’association de promouvoir un « consensus de Porto Alegre », ou un « portoalegrisme (34) », selon l’expression d’Ignacio Ramonet. On peut remarquer, par ailleurs, que les trois premières propositions – dette, taxes internationales, paradis fiscaux – correspondent aux principales revendications de l’association. Enfin, ce manifeste a été lancé lors d’une conférence de presse où, parmi les cinq signataires présents, se trouvaient Bernard Cassen, président d’honneur d’Attac, Ignacio Ramonet, l’auteur du texte du Monde diplomatique à l’origine de la création de l’association, et Ricardo Petrella, qui, entre autre, préside l’association des Amis du Monde diplomatique. On peut remarquer également le caractère éminemment « latin » des signataires : six d’entre eux sont latino-américains et six sont d’Europe latine, sans compter la présence de deux Belges francophones. Ce document a cependant été loin de faire l’unanimité au sein du FSM. Si nombre de signataires appartiennent au Conseil international du FSM – Bernard Cassen, Walden Bello (Focus on the Global South), François Houtart (Cetri) ou Roberto Savio (Inter Press Service) –, d’autres grandes figures de ce Conseil ne l’ont pas signé. C’est en particulier le cas de deux des fondateurs brésiliens du FSM, Candido Grzybowski et Chico Whitaker, qui sont aussi les grands défenseurs de l’« esprit de Porto Alegre ». Le premier a estimé, à propos de ce manifeste, que « cela va contre l’esprit du forum (35) », tandis le second, lui, considère que « cela ne génère pas de consensus (36) ». D’autres altermondialistes ont critiqué, sur le fond, l’absence notable, dans le manifeste, de référence à la lutte contre la guerre et en faveur de la paix, à la différence, par exemple, de l’Appel des mouvements sociaux (37) de 2005 où, dans l’« agenda de luttes » qu’il définit, on peut trouver, après la campagne pour l’annulation immédiate et sans condition de la dette externe des pays du Sud, l’opposition globale à la guerre et aux occupations.

          Même si le clivage entre « esprit » et « consensus » de Porto Alegre paraît encore loin d’être tranché, l es critiques formulées à l’encontre du Forum social mondial, de son mode d’organisation et surtout sur le manque de visibilité des propositions alternatives ont toutefois commencé à porter leurs fruits. En témoigne la révision opérée à l’occasion du FSM à nouveau organisé à Porto Alegre en janvier 2005, après l’intermède de Mumbai en 2004, qui a été instructif de ce point de vue. Dans son édition 2005, le Forum a ainsi privilégié l’auto-organisation, l’abandon des grandes conférences plénières mettant en vedette les principales figures altermondialistes, et surtout la définition d’alternatives concrètes, notamment à travers la création d’un « Panneau d’affichage des propositions pour la construction d’un autre monde », aussi appelé « mur de propositions ». L’idée de ce mur est de regrouper en un même cadre les propositions issues des différentes activités du FSM. Quelque 360 propositions ont été ainsi affichées sur ce mur au terme du FSM 2005. Elles sont désormais visibles sur un site internet, Memoria viva (38) , qui a été créé dans le cadre du projet Mémoire vive des forums sociaux afin de « permettre un accès le plus direct possible à la mémoire des forums sociaux passés » et d’« inciter à la création d’une mémoire plus propositionnelle pour les forums sociaux à venir ». De façon très concrète, les organisateurs d’activités au FSM peuvent envoyer leurs propositions par courrier électronique, ce courrier devant plus précisément mentionner le nom de la proposition, son objectif, les actions à entreprendre, le cadre local, national ou global dans lequel elle s’insère, les partenaires, etc. L’idée est notamment de coordonner les actions communes lorsque des propositions semblables sont formulées. Ces propositions sont extrêmement diverses dans leur objet et leur ambition. On peut ainsi y trouver des grandes pétitions de principe, comme la Charte mondiale des femmes pour l’humanité de la Marche mondiale des femmes ; ou des campagnes globales, telle celle de l’Alliance entre Emmaüs International, Attac International et le Comité international pour le contrat mondial de l’eau, dont l’objectif est de « lutter ensemble contre les injustices de la société néo-libérale et en particulier la marchandisation de l’eau, la dette publique extérieure et le trafic d’êtres humains » par la « mise en œuvre d’une dynamique de travail en commun entre les organisations au plan local, national, continental et international ». D’autres actions apparaissent plus ciblées ou locales. C’est, par exemple, la proposition de « créer un dialogue social dans le marché sucrier » du Collectif Sucre Ethique dont l’objet est de « créer un dialogue social entre des ONG, des entrepreneurs, des syndicats et des sociétés civiles pour développer de l’éthique dans le marché sucrier ». Le Workgroup on Solidarity Socio-Economy (Groupe de travail sur la solidarité socio-économique) propose, quant à lui, d’améliorer les indicateurs pour mesurer l’impact de la dégradation de la biodiversité sur la santé des populations, en particulier des populations indigènes, ou de généraliser les indicateurs d’impact des activités d’économie solidaire (commerce équitable, finance solidaire, etc.) sur le développement local. Enfin, une organisation brésilienne União pela Vida propose d’interdire la chasse dans la région du Rio Grande do Sul, région où se situe la ville de Porto Alegre.

          Les oppositions au sein de la mouvance altermondialiste semblent également très nettes en ce qui concerne le « débouché politique » de ses propositions. Le courant dominant de la mouvance souhaite rester à distance de tout engagement politique et a fortiori de tout recours à la violence, ainsi que le précise la Charte des principes du FSM, et, par conséquent, se cantonner à un rôle de contre-pouvoir. C’est la position qui est généralement défendue par les ONG et la plupart des mouvements sociaux, et celle qui a été adoptée, en particulier par les mouvements Attac. Jacques Nikonoff a ainsi indiqué dans sa contribution à « une nouvelle dynamique pour Attac », notamment après le projet avorté de liste « 100 % altermondialistes » pour les élections européennes de juin 2004, qu’« Attac[-France] n’envisage pas de devenir un parti ou un mouvement politique, que ce soit dans le proche avenir ou à plus long terme. Attac n’envisage pas plus d’encourager, directement ou indirectement, la création d’un tel parti ou mouvement politique (39)  ». Il en a été de même pour Attac-Allemagne face à la formation d’un mouvement politique à gauche du parti social-démocrate (SPD), dénommé WASG (Wahlalternative Arbeit und Soziale Gerechtigkeit). L’implication d’Attac-France dans la campagne référendaire sur le projet de traité constitutionnel n’a pas trop dérogé à cette règle. L’association a ainsi tendu à rester à distance des mouvements politiques, en ne participant pas, par exemple, au meeting unitaire des partisans de gauche du « non » du 14 avril organisé par le PCF au Zénith de Paris, autour de Francine Bavay (Verts), Olivier Besancenot (LCR), José Bové, Marie-George Buffet ( PCF) , Jean-Luc Mélenchon ( PS) et Georges Sarre (chevènementiste) . Après la victoire du non, Attac a rappelé qu’elle « est un mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action, et le restera. Les recompositions politiques ne sont pas de son ressort (40) ». De même, si l’association invite ses membres et ses comités locaux à «  développer et élargir la dynamique unitaire en participant aux collectifs » qui ont été créé à l’occasion de la cam pagne, elle souligne également le fait que, «  dans leur participation à ces collectifs, les militants d’Attac [… ] se refuseront à ce que ces collectifs se transforment en structures de recomposition partisanes ou en futurs comités de campagnes électorales (41) ».

          Ce courant « apolitique » correspond plus largement aux organisations qui considèrent l’altermondialisme comme un mouvement inédit par rapport aux mouvements d’émancipation passés. Il tend à se scinder en deux catégories traditionnelles, celle des réformistes et celle des radicaux. Le courant réformiste est principalement incarné par des ONG comme Oxfam qui entendent promouvoir une mondialisation plus équitable, « à visage humain », en proposant une réforme des institutions et des règles de la gouvernance globale. Le courant radical, qui, lui, entend transformer le système économique et social, se décompose en deux sous-tendances. La première, représentée notamment par ATTAC, vise à une transformation des valeurs en changeant la société par le bas au terme d’un long travail d’éducation populaire et de contre-expertise, soutenu par la création d’un rapport de force favorable. Cette entreprise de contre-hégémonie culturelle supposée du néolibéralisme constituerait une condition nécessaire pour la mise en place durable d’une véritable alternative. La seconde tendance, influencée par les zapatistes du Chiapas, ainsi que par l’expérience des « pirates urbains » et des zones autonomes temporaires (42), a pour objectif de créer des poches autonomes dans le système, de façon plus ou moins durable, à l’échelle d’une petite communauté, au sein desquelles les principes alternatifs pourraient être mis en place.

          Il existe cependant un autre courant, que l’on peut appeler l’« altermondialisme politique ». Il tend à considérer l’altermondialisme comme le rejeton contem p orain, adaptée à l’è re de la mondialisation et à l’évolution actuelle du capitalisme, des mouvements ouvriers et/ou « anti-impérialistes », et que celui-ci doit, par conséquent, s’inscrire dans ces dynamiques en étant intégré dans un pôle politique et révolutionnaire radical. Cette approche « politique » est principalement le fait de deux types de courants, qui sont plus ou moins directement liés à la mouvance altermondialiste : les mouvements de la gauche radicale et ceux qui se disent proches du chavisme.

          Pour la gauche radicale, ce pôle politique pourrait être, par exemple, une V ème Internationale pour les trotskistes ou une gauche anticapitaliste pour les néo-communistes. A la différence notable du courant dominant de l’altermondialisme, ses partisans ne se distancient, en effet, ni de des organisations politiques, ni de la quête du pouvoir, ni de l’objectif révolutionnaire, ainsi que l’explique, par exemple, le trotskiste britannique Alex Callinicos. Pour lui, « nous [altermondialistes] ne devrions pas être effrayés par l’engagement dans la politique » et « le remplacement du capitalisme par un système économique conforme à nos valeurs requiert une transformation sociale radicale, une révolution, en d’autres termes (43) ». Lors du 2 ème FSE en 2003, les trotskistes français de la LCR et britanniques du SWP ont organisé un séminaire dont le thème était justement « l’altermondialisation, creuset d’un nouvel internationalisme et d’une nouvelle internationale pour le XXI ème siècle ». De son côté, Fausto Bertinotti, le secrétaire général du parti italien Refondation communiste, appelait, lors de ce même forum, à la construction d’une gauche européenne alternative se fondant en particulier sur le « mouvement des mouvements ». Celui-ci expliquait déjà dans ses « Quinze thèses pour une gauche européenne alternative » que le « mouvement critique contre la mondialisation » constituait la « première ressource » de « la refondation communiste (44) ». A Londres, en 2004, alors que nombreux ont été ceux qui se sont p laints de la trop forte emp rise des trotskistes du SWP sur le FSE, un séminaire a réuni, le 16 octobre, les responsables des principaux mouvements européens de la gauche radicale – LCR, Refondation communiste, Respect et WASG –, autour du thème de « La nouvelle gauche en Europe ».

          Cette posture « politique » et radicale a été également prônée par les participants du « contre-forum » du FSM de Mumbai, Mumbai Resistance 2004 against Imperialist Globalisation and War. Ses participants, principalement indiens et se réclamant ouvertement du marxisme-léninisme, entendaient s’inscrire dans « un processus de construction d’un puissant mouvement anti-impérialiste, anticapitaliste, qui cherche à attirer les peuples du monde entier, y compris les participants du FSM, […] vers une résistance organisée contre la mondialisation impérialiste et les guerres impérialistes (45) ». A l’instar des autres mouvements de la gauche radicale, ceux-ci reprochent aux altermondialistes du FSM d’exclure les mouvements politiques et les groupes armés, et, par conséquent, d’être dominés par les ONG occidentales et des mouvement sociaux-démocrates réformistes, qui seraient au service de l’impérialisme et du capitalisme.

          Le second courant de l’ «  altermondialisme politique » est celui des partisans du président du Venezuela Hugo Chavez et de sa politique de rupture. Il est plus particulièrement composé de mouvements latino-américains, par exemple des contestataires boliviens, qui, à la différence des mouvements européens, s’ appuient davantage sur les catégories populaires et visent la conquête du pouvoir d’État. Ces mouvements tendent à voir en Hugo Chavez un modèle pour la mise en œuvre d’une véritable alternative qui passerait donc par une prise du pouvoir politique. En Euro pe aussi, l’ex périence Chavez commence à faire des émules. Ainsi, François Houtart, du Centre Tricontinental (Cetri, Belgique), qui est également membre du Conseil international du FSM et l’un des signataire du Manifeste de Porto Alegre, expliquait lors du FSM 2005 que « le Venezuela de Chavez démontre l’importance décisive du champ politique pour transformer le monde ». Pour lui, « c’est magnifique de discuter, de chanter, de danser, mais ça ne suffira jamais si on veut le changement. Comment fera-t-on la réforme agraire si on ne prend pas le pouvoir ? Si un parti propose l’abolition de la dette, nous devons le soutenir ; s’il s’oppose à la guerre en Irak, nous devons le soutenir... (46) ». A la différence du président brésilien Lula, l’accueil du président Chavez au FSM de 2005 a été « énormément enthousiaste (47) », celui-ci citant Marx, Lénine, Mao, Castro et Che Guevara dans son discours devant quelque 20 000 personnes, revendiquant une rupture avec le capitalisme et une « nouvelle forme de socialisme (48) ». Caracas pourrait être l’un des lieux où serait organisé le FSM en 2006, le forum devant être organisé simultanément dans au moins trois villes, certainement au Venezuela, au Maroc et en Corée du Sud.

          Outre la forte pression politique sur sa gauche et l ’ exemp le emblématique du chavisme, la mouvance altermondialiste pourrait également se heurter à la concurrence de nouveaux acteurs politiques anti-libéraux qui émergent, en particulier dans des pays où la gauche est au pouvoir. Ainsi, comme nous l’avons vu, le mouvement Respect a été créé au Royaume-Uni début 2004, notamment par George Galloway, qui a été exclu du Parti travailliste pour ses positions sur la guerre en Irak. En Allemagne, WASG, qui regroupe nombre d’anciens membres du SPD, s’est structuré en parti politique. Enfin, au Brésil, le Parti pour le socialisme et la liberté (P-sol) a été créé en juin 2004 par des hommes politiques de gauche expulsés du Parti des travailleurs de Lula. Ses militants ont été très présents lors du FSM de Porto Alegre en 2005. Ces mouvements tendent à se positionner idéologiquement entre l’extrême gauche traditionnelle et la gauche de gouvernement en s’appuyant sur le rejet de la « mondialisation libérale », de la guerre et des réformes mises en place par les gouvernements de gauche. Ils paraissent se situer exactement sur le credo idéologique des altermondialistes. Seront-ils les mouvements politiques qui « récupèreront » les idées que les altermondialistes mettent sur la table comme l’affirme fréquemment Bernard Cassen ou bien seront-ils leurs concurrents ? Il est encore trop tôt pour pouvoir l’affirmer.

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Notes :
1- Militant du MIB (entretien du 29 mars 2004), cité dans Lucie Bargel, Choukri Hmed et Lilian Mathieu, « Causes identitaires et groupes enjeux », Eric Agrikoliansky et Isabelle Sommier (dir.), Radiographie du mouvement altermondialiste. Le second Forum social européen, La Dispute, 2005.
2-
Même si, lors du FSM de Porto Alegre en 2005, plus d’une trentaine de partis politiques ont été représentés.
3- Susan George a expliqué ainsi quelques jours après les incidents de Suède dans « J’étais à Göteborg » (Le Courriel d’information d’ATTAC, n °246, 19 juin 2001) qu’elle condamnait «  de façon claire et nette ces violences. […] Les violences font invariablement le jeu de l’adversaire. […] Nous ne pouvons pas construire un mouvement large et populaire sur la base d’une culture de jeunes et de gens qui sont prêts à se faire casser la figure […] De plus, cela va casser les alliances entre ceux qui condamnent ces violences et ceux qui les tolèrent et refusent de le faire ».
4- Tariq Ramadan a publié un texte refusé par plusieurs quotidiens sur la liste électronique fermée des signataires de l’Appel pour le FSE 2003. Ses propos ont été qualifiés d’antisémites par certains commentateurs.
5- « Tariq Ramadan, Le Monde et Attac », communiqué du 15 janvier 2004, , www.france.attac.org.
6- « Nos relations avec Tariq Ramadan », www.france.attac.org.
7- « Hijab: a woman’s right to choose », FSE, 16 octobre 2004, Londres.
8- Bernard Cassen, « A propos du séminaire "Hijab : le droit de la femme de choisir" tenu au FSE de Londres », 16 octobre 2004.
9- Cité dans « Un forum en questions », www.penelopes.org, 2004.
10- www.france.attac.org, 8 novembre 2004.
11- Grain de sable, n° 460, 17 mars 2004.
12- Libération, 11 novembre 2004.
13- Voir, par exemple, « Les musulmans dans le mouvement altermondialiste en France », entretien, 22 août 2003, http://yonne.lautre.net (ATTAC 89).
14- Entretien, 13 février 2004, oumma.com.
15- Cité dans L’Humanité, 22 novembre 2003.
16- Walden Bello, Beirut 2004. A Milestone in the Global Struggle Against Injustice and War , Beyrouth, 23 septembre 2004.
17- John Rees (secrétaire national), Where Now for Respect, brochure, 2004.
18- Alex Callinicos, « La gauche radicale européenne à l’épreuve des élections », www.lagauche.com, novembre 2004.
19- « Hijab: a woman’s right to choose », FSE, 16 octobre 2004, Londres, www.naar.org.uk .
20- Tariq Ramadan, « Les défis du pluralisme », Politis, 19 juin 2003.
21- Militant du MIB (entretien du 29 mars 2004), cité dans Bargel, Hmed et Mathieu, op. cit.
22- Ibid.
23-
Patrick Viveret, Où va le mouvement altermondialisation ?… et autres questions pour comprendre son histoire, ses débats, ses stratégies, ses divergences, La Découverte, 2003.
24- Karin Simonson, Decentralising or Disintegrating? The World Social Forum at 5, rapport, CASIN, Genève, mars 2005.
25- Comme Mark Strauss dans « Antiglobalism’s Jewish Problem », Foreign Policy, 12 novembre 2003. Pierre-André Taguieff estime, de son côté, que les « principaux vecteurs [du nouvel antisémitisme] sont la propagande des réseaux islamistes radicaux et la démagogie des nouveaux gauchistes : néo-communistes et néo-gauchistes, altermondialistes, trotskistes et anarchistes, exploitant tous massivement "la cause palestinienne". […] On peut y voir la nouvelle expression du tiers-mondisme et de l’idéologie révolutionnaire : le Palestinien-martyr remplace le Prolétaire en lutte pour la société communiste » (entretien, La Lettre du Cevipof, 10, novembre-décembre 2004).
26- Voir, par exemple, Joshua Kurlantzick, « The Left and the Islamists », Commentary, décembre 2004, ou encore l’ouvrage de David Horowitz, Unholy Alliance: Radical Islam and the American Left, Regnery, 2004.
27- www.lagauche.com , op. cit.
28- Entretien, Alternatives économiques, février 2005
29- Où va le mouvement altermondialisation ?, op. cit.
30- Bernard Cassen, «  Repenser le "format" des Forums sociaux, passer à l'acte politique »,Libération, 12 janvier 2004 .
31- Contribution de Jacques Nikonoff, « Une nouvelle dynamique pour Attac », 22 septembre 2004.
32- Extrait de la motion votée par le Conseil d’administration d’Attac, 1 er février 2004.
33- Cité lors de la conférence de presse de lancement du Manifeste. Source : L’Humanité, 31 janvier 2005.
34- Ibid.
35-
Cité dans Libération, 1 er février 2005.
36- Cité dans Debra Anthony et José Antonio Silva, « The Consensus of Porto Alegre? », Inter Press Service TerraViva, www.ipsterraviva.net, 30 janvier 2005.
37- Appel des mouvements sociaux à la mobilisation contre la guerre, le néo-libéralisme, l’exploitation et l’exclusion, pour un autre monde possible, adopté par l’Assemblée finale des mouvements sociaux, Porto Alegre, 31 janvier 2005. Les appels de mouvements sociaux à l’occasion des FSM ne sont pas des déclarations officielles du forum. Ce sont des textes signés par nombre de mouvements participant au FSM qui rappellent généralement les grands objectifs des luttes altermondialistes – « nous appelons tous les mouvements sociaux du monde à lutter pour la paix, les droits humains, sociaux et démocratiques, le droit des peuples à décider de leur destin, et l’annulation immédiate de la dette externe des pays du Sud, à partir d’un agenda commun que nous avons construit au cours du 5 ème FSM » (Appel 2005) – et contiennent un calendrier des prochaines campagnes, appelé « agenda de luttes » en 2005.
38- www.memoria-viva.org/indexfr.htm.
39- Op. cit.
40-
« La victoire d’un peuple debout et informé », Communiqué du Bureau d’Attac, 29 mai 2005.
41- « Pour une refondation démocratique de l’Europe », Déclaration adoptée à l’unanimité par le Conseil d’administration d’Attac-France, 5 juin 2005.
42- Les zones autonomes temporaires sont des espaces « libérés » de façon temporaire par des mouvements principalement anarchistes, qui, notamment lors de sommets officiels, réquisitionnent un lieu ou un territoire spécifique au sein duquel les principes de l’État, de la société marchande et du capitalisme sont censés ne plus s’appliquer.
43- Alex Callinicos, The Case for Revolutionary Socialism, www.swp.org.uk, 7 décembre 2003.
44- Contretemps, n° 6, février 2003.
45- « Why Mumbai Resistance 2004? », www.mumbairesistance.org , 2004.
46- Cité dans L’Humanité, 31 janvier 2005.
47- Simonson, op.cit.
48- Cité dans Rory Hearne, «  World Social Forum 2005: An Irish Eyewitness Report  », www.indymedia.ie, 11 février 2005.

 
En guise d'introduction >>>
Où en est la mouvance altermondialiste ? (Page 2/4) >>>
Où en est la dynamique altermondialiste ? (Page 3/4) >>>
A la croisée des chemins (Page 4/4) >>>
 

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