Altermondialisme,
le nouveau mouvement d’émancipation ?
Analyse
d'Eddy FOUGIER mise en ligne le 13 juillet 2005
Où en
est la dynamique altermondialiste ? (page
3/4)
Avec
le recul, la question de l’essoufflement de la mouvance altermondialiste
apparaît plutôt conjoncturelle. En effet, les observateurs ont plutôt
estimé que le FSM de 2005 avait été une
réussite, notamment symbolisée par la présence,
selon les organisateurs, de 155 000 personnes venant
de 135 pays. Par ailleurs, on peut considérer que
la victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel
en France est, en partie, une victoire des altermondialistes,
de leurs mouvements et de leurs idées, alors que ceux-ci
semblaient être éperdument en quête d’une « victoire »,
au moins depuis la conférence ministérielle
de l’OMC à Cancun en septembre 2003.
En réalité, au-delà des limites de
l’élargissement de la mouvance altermondialiste
et des difficultés de son approfondissement, les idées
qu’elle véhicule continuent à faire leur
chemin. Elles ont en particulier deux impacts notables. Elles
tendent tout d’abord à nourrir les propositions
visant à améliorer l’équité et
la régulation de la mondialisation, notamment en ce
qui concerne la lutte contre la pauvreté, à travers
les enjeux de l’annulation de la dette des pays les
plus pauvres et de la fiscalité internationale. Par
ailleurs, leurs idées renforcent les différentes
formes de contestation des politiques libérales, plus
particulièrement en Amérique latine et en Europe.
La lutte contre la pauvreté
L’une
des grandes forces des mouvements altermondialistes est d’avoir
d’abord réussi à susciter
l’intérêt de l’opinion publique
sur nombre d’enjeux internationaux, brisant ainsi ce
qui a été appelé le « consensus
permissif (1) » de
cette opinion en matière internationale, et donc d’être
parvenue à créer un débat public sur
des thèmes où jusqu’alors n’intervenaient
que des représentants de gouvernements, des fonctionnaires
internationaux et des experts. Depuis les années 1990,
les altermondialistes et plus largement les organisations
de la société civile ont, en partie, contribué à faire
entrer l’opinion publique sur la scène internationale,
comme on a pu le voir lors des manifestations contre la guerre
en Irak début 2003 ou à l’occasion des
débats sur le traité constitutionnel en Europe.
Ceci a conduit différentes institutions à s’ouvrir à une
consultation et même à un dialogue avec ces
nouveaux acteurs du débat international. Ainsi, des
représentants de la Banque mondiale et du Fonds monétaire
international (FMI) ont participé, pour la première
fois en janvier 2005, à un débat organisé au
sein du FSM. A cette occasion, Simonetta Nardin, Senior
Public Affairs Officer du département des relations
extérieures du FMI, a reconnu qu’« il
est important d’être ici [au FSM] pour écouter,
comprendre la critique et la rapporter (bring it back) ».
Cette volonté de dialogue a également été exprimée
par John Garrison, qui représentait la Banque mondiale à Porto
Alegre, en tant que membre de l’équipe société civile
de la Banque.
Une
autre grande force des mouvements altermondialistes est d’avoir
réussi à mettre à l’agenda
international un certain nombre de thèmes, ainsi que
l’affirme par exemple, Oded Grajew, l’un des
organisateurs du FSM : « Nous avons changé l'agenda
international. Maintenant, Davos débat de sujets comme
la faim ou la pauvreté (3) ».
Parmi ces thèmes figure, en effet, le renforcement
de la lutte contre la pauvreté. Une importante campagne
internationale a été ainsi lancée à l’occasion
du FSM de Porto Alegre en janvier 2005 par le président
brésilien Lula. 2005 est l’année du bilan
intermédiaire des Objectifs de développement
du millénaire définis lors du Sommet du Millénaire
en 2000. Un Sommet dit du « Millénaire
+ 5 » doit d’ailleurs être organisé par
les Nations unies en septembre 2005. Cette campagne est l’« Action
mondiale contre la pauvreté », dont la
version française s’intitule « 2005 :
plus d’excuses ». Elle est soutenue en France,
comme à l’échelle globale, par de nombreux
mouvements appartenant à la mouvance altermondialiste.
Figurent, par exemple, parmi les signataires, un certain
nombre de membres du Conseil international du FSM, comme
l’Alliance sociale continentale, les Amis de la terre,
l’Arab NGO Network for Development, Attac,
le CADTM (Comité pour l’annulation de la dette
du Tiers-Monde), Caritas, la CISL (Confédération
internationale des syndicats libres), la CMT (Confédération
mondiale du travail), le CRID (Centre de recherche et d’information
sur le développement), Enda Tiers-Monde, IBASE (Institut
brésilien d’analyse sociale et économique),
l’International Gender and Trade Network,
Jubilé 2000, OneWorld, Oxfam, Social
Watch ou Solidar ; ainsi que d’autres groupes
participant à la mouvance, comme Agir ici, Artisans
du monde, la CAFOD (Catholic Agency for Overseas Development),
le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour
le développement), Christian Aid, la Déclaration
de Berne, PSI (Public Services International), le Secours
catholique ou Terre des hommes. En France, on trouve également
parmi les membres de la coalition nationale « 2005 :
plus d’excuses » de nombreux membres éminents
de la mouvance altermondialiste : Act-Up Paris, Agir
ici, Les Amis de la terre, Artisans du monde, Attac, CADTM,
CCFD, Confédération paysanne, CRID, Frère
des hommes, FSU, Greenpeace, Ritimo, Secours catholique,
Terre des hommes, Union syndicale Solidaires/Groupe des dix.
La campagne « 2005 : plus d’excuses » reprend
d’ailleurs quelques-unes des grandes propositions altermondialistes :
annulation de la dette des pays pauvres ; accroissement
de l’aide au développement par le respect de
l’engagement d’au moins 0,7 % du PNB pour
l’aide publique au développement des pays de
l’OCDE et par l’instauration d’une fiscalité internationale
visant à financer le développement de façon
pérenne ; mise en place de règles commerciales
plus justes et plus transparentes en faveur des pays du Sud
pour la préservation des services publics, par la
fin des pratiques de dumping, et l’affirmation
du droit à la protection des marchés pour les
produits et services stratégiques ; enfin, lutte
contre l’évasion fiscale par le démantèlement
des paradis fiscaux, la levée du secret bancaire et
une plus grande régulation de la mobilité des
capitaux.
Cette
lutte contre l’extrême pauvreté est
désormais inscrite à l’agenda international,
en partie sous l’influence des mouvements altermondialistes
et plus largement des organisations de la société civile.
Rappelons que les deux premières propositions du Manifeste
de Porto Alegre sont justement l’annulation de
la dette publique des pays du Sud et la mise en place de
taxes internationales. Le Royaume-Uni a ainsi décidé de
faire de l’Afrique, tout comme du changement climatique,
la priorité du G8 qu’il préside en 2005.
Le premier ministre britannique, Tony Blair, dans un discours
prononcé à Brighton (4),
immédiatement après le 11 septembre 2001, avait
déjà fait de l’Afrique et du changement
climatique deux des priorités de l’action de
la communauté internationale. A la fin de l’année
2001, le chancelier de l’échiquier, Gordon Brown,
avait, de son côté, proposé dans plusieurs
discours (5) une sorte de
nouveau Plan Marshall, ce qu’il appelait un « New
Deal global » entre pays développés
et pays en développement, dont l’objectif serait
de doubler le montant de l’aide au développement.
A l’occasion du G8 de Gleneagles (Écosse) en
juillet 2005, le Royaume-Uni et les États-Unis ont
pris l’initiative de proposer l’élimination
d’une partie de la dette des pays les plus pauvres,
notamment d’Afrique, ce qui correspond à l’une
des principales revendications des mouvements altermondialistes
et des ONG depuis, au moins, le milieu des années
1990.
Une
autre idée largement défendue et promue
par les altermondialistes, celle de l’instauration
d’une fiscalité internationale, tend également à influencer
de plus en plus les esprits de nombreux dirigeants. Attac
s’est notamment distinguée en faisant campagne
en faveur de l’instauration de taxes globales, en particulier
d’une taxation sur les transactions financières,
la fameuse taxe Tobin, dont le double dividende viserait à stabiliser
les marchés financiers, voire à les « désarmer
(6) »,
et à constituer de nouvelles ressources pour les pays
en développement.
Dans
la continuité du processus de consultation
mis en place par l’État français avec
les organisations de la société civile pour
la préparation du G8 d’Evian, et sur la suggestion
de ces dernières (7),
un groupe de travail sur les nouvelles contributions internationales
pour le financement du développement a été institué par
le président Chirac en octobre 2003. Ce groupe a étudié différentes
idées de fiscalité mondiale et a remis, en
juillet 2004, un rapport au président de la République,
intitulé Les nouvelles contributions financières
internationales (8),
plus connu sous le nom de rapport Landau. Sur les dix-neuf
membres que comptait le groupe de travail, trois appartenaient à la
société civile : Jacques Cossart, le secrétaire
général du Conseil scientifique d’ATTAC ;
Kevin Watkins, le directeur de la recherche d’Oxfam ;
et Henri Rouillé d’Orfeuil, le président
du réseau d’organisations de solidarité internationale,
Coordination Sud. Le rapport contient également deux
contributions, qui ont été rédigé l’une
par Attac et l’autre par Henri Rouillé d’Orfeuil.
Le
président de la République a exprimé ses
remerciements à Attac dans un courrier adressé à Jacques
Cossart, le 25 octobre 2004 : « Je sais la
part que vous avez prise à ses travaux. Je tiens à vous
en féliciter et à vous en remercier très
vivement. Vous avez démontré que des mécanismes
innovants de financement du développement étaient techniquement
réalistes et économiquement rationnels ».
Dans le cadre des activités de ce groupe de travail,
Jacques Cossart a rencontré personnellement le président
de la République à deux reprises et a participé à la
conférence de presse de présentation du rapport
Landau. En réponse à ce courrier, Jacques Nikonoff,
au nom d’Attac-France, a expliqué au président
de la République que « nous [Attac] avons
participé activement au groupe de travail que vous
aviez accepté de créer à notre demande
[…]. Nous avons beaucoup apprécié la
manière dont ce groupe a été animé et
la totale liberté avec laquelle nous avons pu faire
valoir nos points de vue. Nous retrouvons une bonne part
de nos préoccupations dans les conclusions du rapport
qui vous a été remis en septembre dernier »,
tout en émettant cependant quelques réserves,
en particulier sur ce qui serait « des attendus
affirmant à plusieurs reprises la volonté de
ne pas gêner le fonctionnement des marchés (9) ».
L’association reprochera aussi ultérieurement
l’incompatibilité supposée des initiatives
du président français avec le texte du traité constitutionnel,
et en particulier son article III-156 postulant que « les
restrictions, tant aux mouvements de capitaux qu’aux
paiements entre les États membres et les pays tiers
sont interdites (10) » .
Il est à noter que, le 2 février 2005, Jacques
Nikonoff a été invité à s’exprimer
sur le thème des taxes globales devant le Groupe de
propositions et d’actions international du MEDEF, où il
a réaffirmé le fait qu’Attac trouvait
le rapport Landau « excellent », d’autant
que l’association voit ainsi « ses propositions
reconnues ».
Sur
la base des conclusions du rapport Landau, le président
de la République a adressé un courrier, le
3 juin 2004, à une soixante de dirigeants et de responsables
d’institutions internationales. Il y exprime le souhait
que la communauté internationale renforce la lutte
contre l’évasion fiscale et réfléchisse « à la
possibilité et à la faisabilité d'une
fiscalité internationale pour financer le développement
humain, la réduction de la pauvreté et la réalisation
des objectifs du Millénaire (11) ».
Cette initiative a été soutenue par les présidents
brésilien et chilien et par le premier ministre espagnol,
les dirigeants des quatre pays présentant à l’Assemblée
générale des Nations unies en septembre 2004
un rapport sur de nouveaux mécanismes de financement
visant à lutter contre la pauvreté et notamment à réaliser
les Objectifs de développement du Millénaire
(12). Parmi les propositions de ce rapport
figurent une taxation des transactions financières,
une taxation du commerce des armes et une facilité de
financement international. Le rapport Zédillo (13), établi à la
demande du secrétaire général des Nations
unies en prévision de la conférence internationale
sur le financement du développement de Monterrey (Mexique)
en mars 2002, avait, lui aussi, déjà étudié différentes
formes possibles de fiscalité internationale. Cette
initiative des quatre dirigeants a été saluée
par des coalitions d’ONG (14) et
par Attac-France (15).
Le président français a réitéré ses
propositions le 26 janvier 2005 au Forum économique
mondial (FEM) de Davos.
Ce dernier processus est significatif
du type d’influence
concrète que peuvent exercer les mouvements altermondialistes.
Cette influence s’appuie en fait sur l’articulation
de deux leviers : le rapport de force et l’expertise.
Le premier levier d’influence est la création
d’un rapport de force par le biais d’une action
de mobilisation de l’opinion publique en vue de faire
pression sur les autorités afin qu’elles modifient
une politique ou mettent une question spécifique à son
agenda. Le second passe par la participation des mouvements à des
commission ou à des groupes de travail officiels dans
l’objectif de voir leur expertise reconnue et surtout
leurs idées reprises par ces mêmes autorités ;
et, s’il y a lieu, par la mise en place d’organes
de suivi et d’évaluation des décisions
qui auraient été ainsi prises. C’est
exactement la posture qui a été adoptée
par Attac sur la question de la fiscalité internationale.
Après une longue campagne internationale qui a permis
de créer un débat public sur cet enjeu et dont
l’un des objectifs était de démontrer
l’expertise de l’association et la faisabilité technique
d’une taxe sur les transactions financières,
Attac a accepté de participer au groupe de travail
créé par le président Chirac. En témoigne également
la conclusion du courrier de Jacques Nikonoff adressé au
président de la République le 25 octobre 2004 : « Attac
reste à votre disposition pour vous présenter
ces différents objectifs, les justifier et préciser
leurs conditions de mise en oeuvre, ainsi que pour participer
aux éventuels groupes de travail que vous décideriez
de former. Nous avons, par ailleurs, décidé de
créer, au niveau associatif, un comité de suivi
des décisions de New York sur le financement, par
la taxation globale, de la lutte contre la faim et la pauvreté,
pour le respect des droits fondamentaux et l’accès
de tous aux services essentiels. Ce comité permettra
d’informer les citoyens de l’avancement de vos
propositions aux niveaux français, européen
et international. Nous poursuivrons nos efforts pour qu’un
large mouvement d’opinion appuie les orientations en
faveur d’une fiscalité globale pour la réduction
des inégalités entre les pays du Nord et du
Sud, et pour la promotion, dans chacun d’eux, de politiques
publiques cohérentes avec ces objectifs. »
L’anti-libéralisme
L’altermondialisme constitue également aujourd’hui
un pôle de plus en plus important de contestation du
libéralisme, en particulier en Amérique latine
et en Europe continentale.
La contestation du libéralisme en Amérique
latine
Sur
le continent américain, cette contestation porte
notamment sur la Zone de libre-échange des Amériques
(ZLEA), projet de zone de libre-échange devant s’étendre à l’ensemble
du continent, à l’exception de Cuba. Ainsi,
lors du premier Forum social des Amériques (FSA),
qui s’est déroulé à Quito en juillet
2004, cette contestation a été l’une
des grandes thématiques abordées puisqu’une
trentaine de panels et de séminaires y ont été consacrés.
L’objectif initial de mise en place de la ZLEA le 1
er janvier 2005 n’ayant pas été tenu,
les altermondialistes ont considéré qu’il
s’agissait-là d’une victoire pour eux
(16). L’anti-libéralisme latino-américain
s’est
aussi traduit par un rejet des processus de privatisation
des ressources naturelles. En octobre 2004, à l’occasion
d’un référendum populaire réformant
la Constitution uruguayenne, près de 63 % des électeurs
qui se sont exprimés ont approuvé un amendement
stipulant que l’« eau est une ressource
naturelle essentielle à la vie » et que « l’accès
aux services d’eau courante et d’assainissement
constitue un droit fondamental de l’homme ».
Au terme de cette réforme, l’eau courante du
pays sera exclusivement et directement fournie par des sociétés
publiques et les concessions aux entreprises privées
seront désormais résiliées, les considérations
d’ordre social devant, selon le nouveau texte constitutionnel,
l’emporter sur les considérations d’ordre économique.
Elle devrait également garantir la participation des
usagers et des organisations de la société civile à la
gestion des ressources en eau. C’est la première
fois qu’un tel type de référendum inscrivant
dans une Constitution l’interdiction de toute privatisation
de la distribution de l’eau est organisé à l’échelle
d’un pays. Ce référendum d’initiative
populaire a été le résultat d’une
longue campagne menée par la Commission nationale
pour la défense de l’eau et de la vie (CNDAV),
coalition composée du syndicat des employés
de la société d’État de l’eau
et du système d’égouts, et de différentes
organisations de la société civile. Le même
jour, les élections législatives et présidentielle
ont porté au pouvoir, pour la première fois
dans l’histoire du pays, un président socialiste,
Tabaré Vázquez, ainsi qu’une majorité de
gauche au Parlement .
Les entreprises de privatisation de
la distribution de l’eau ont fait l’objet de nombreuses oppositions
populaires en Amérique latine. Ce fut le cas notamment
en Bolivie à Cochabamba en février 2000, où les
habitants de la ville se sont rebellés contre la privatisation
de l’eau. Cette rébellion, violemment réprimée
par la police et l’armée, a cependant conduit
le gouvernement à abroger le contrat le liant à un
consortium international, Aguas del Tunari , dirigé par
l’entreprise américaine Bechtel. Début
2005, sous la pression populaire, le gouvernement bolivien
a été également contraint d’ annuler
la concession accordée à la filiale de Suez, Aguas
del Illimani, présente dans les villes de La
Paz et de sa banlieue, El Alto. Les enjeux autour des ressources
naturelles sont, en effet, au cœur des vives tensions
sociales en Bolivie, alors que le pays dispose des secondes
réserves de gaz naturel d’Amérique latine
après le Venezuela, réserves découvertes
dans les années 1990, mais est aussi le pays latino-américain
le plus pauvre et l’un des pays où les inégalités
sociales sont parmi les plus fortes au monde. Ceci s’est
en particulier traduit par les deux « guerres
du gaz » de l’automne 2003 et du printemps
2005.
En Bolivie, la contestation est p rincip
alement véhiculée
par des syndicats (le principal étant la Centrale
ouvrière bolivienne, COB), des mouvements paysans
(comme la Confédération syndicale de travailleurs
agricoles), notamment de cultivateurs de coca, et des mouvements
d’Amérindiens, qui représentent plus
de 60 % de la population locale. Elle vise plus particulièrement
l’activité des entreprises étrangères
exploitant les ressources gazières du pays. Ces groupes
réclament une nationalisation de l’extraction
et de la distribution des ressources d’hydrocarbure,
ainsi que la mise en place d’une assemblée constituante
afin d’améliorer la situation et les droits
des Indiens. Ils estiment, en effet, qu’ils ne bénéficient
pas des retombées économiques de l’exploitation
par des entreprises multinationales des hydrocarbures du
pays. Ils réclament donc leur nationalisation, la
recréation d’une compagnie nationale pour exploiter
ces ressources et l’affectation des revenus à l’industrialisation
du pays et à des dépenses sociales.
Les
contestataires boliviens dénoncent également
la p olitique menée p ar les Etats-Unis, à travers
le rejet de la ZLEA, considérée comme une forme
de néo-colonisation de l’Amérique latine
par Washington, et de la politique américaine d’éradication
des cultures de coca. Ils se disent généralement
proches d’Hugo Chavez et de Fidel Castro. Les deux
leaders amérindiens de la « gauche ethnique »,
Evo Morales, leader du Mouvement vers le socialisme (MAS),
qui s’est présenté à l’élection
présidentielle de 2002 et qui est l’ancien porte-parole
des producteurs de coca, et Felipe Quispe, leader de la Confédération
syndicale de travailleurs agricoles , défendent ainsi
des positions qui sont à la fois anti-américaines
et anticapitalistes. D’autres, comme Jaime Solares,
le secrétaire général de la COB, vont
jusqu’ à envisager une solution à la
Chavez p our la Bolivie. Fin mai 2005, Jaime Solares affirmait
ainsi que « si un militaire honnête et patriote
comme Chavez surgit, nous allons le porter à la présidence.
Une démocratie comme celle qui existe depuis quelques
années ne nous sert pas. Nous voulons un gouvernement
qui se soucie du peuple et change le modèle néolibéral
qui nous a été imposé (17). »
Les contestations en Bolivie sont à l’origine
du renversement de plusieurs gouvernements : en octobre
2003, avec le départ du président Gonzalo Sanchez
de Lozada , et en juin 2005, avec celui de son successeur,
Carlos Mesa . A l’occasion de ce qui a été appelé la
première « guerre du gaz »,
en septembre-octobre 2003, qui a fait environ 80 morts et
400 blessés, les contestataires, principalement de
la COB et de la Confédération syndicale de
travailleurs agricoles, se sont opposés, avec succès, à l’exportation
du gaz vers les États-Unis et le Mexique via le Chili,
l’ennemi héréditaire de la Bolivie, et
ont conduit le président Gonzalo Sanchez de Lozada à la
démission. Suite à ces événements,
le président Mesa a organisé un référendum
en juillet 2004 sur la gestion des hydrocarbures du pays.
Les Boliviens se sont prononcés à plus de 80 %
des suffrages exprimés en faveur de l’abrogation
de la loi de 1997 de privatisation des hydrocarbures, de « la
récupération de la propriété de
tous les hydrocarbures à la bouche du puits par l’État
bolivien » (les compagnies privées restant
propriétaires des gisements) et de la réactivation
d ’une compagnie publique des hydrocarbures ;
et à une large majorité en faveur d’une
augmentation des impôts ou des royalties sur la valeur
de la production du gaz. Conséquence du référendum,
une loi adoptée par le Parlement en mai 2005 crée
une nouvelle taxe de 32 % pour les entreprises multinationales
exploitant les ressources d’hydrocarbure du pays, outre
les 18 % de royalties dues à l’État.
Déçus par cette législation qui n’envisage
aucune forme de nationalisation, les mouvements sociaux ont
déclenché en mai-juin 2005 une seconde « guerre
du gaz », qui a conduit le pays à nouveau
au bord de la guerre civile. Les tensions ont été p
articuliè rement vives entre, d’une part, les
contestataires s’appuyant sur l’Occident andin
pauvre et amérindien qui réclament la nationalisation
des ressources énergétiques et, d’autre
part, les territoires orientaux plutôt peuplés
de Blancs et de Métisses au sein desquels se trouvent
les ressources énergétiques, qui souhaitent
maintenir de bonnes relations avec les entreprises multinationales
et qui sont tentés par l’autonomie régionale.
C’est notamment le cas du riche département
de Santa Cruz. Ces tensions se sont traduites par le décès
d’un manifestant et la démission du président
Mesa au mois de juin 2005.
On
ne peut pas affirmer que les contestations uruguayenne et
bolivienne soient explicitement altermondialistes. Néanmoins,
elles s’inscrivent dans le rejet du néolibéralisme
que véhicule la mouvance altermondialiste. Par ailleurs,
les altermondialistes, eux-mêmes, font référence
et soutiennent les « luttes populaires en défense
de la nature, des droits des peuples et des biens communs,
contre leur privatisation, telles que les luttes menées
en Bolivie, en Uruguay et par d’autres
peuples » (Appel des mouvements sociaux en
2005). Enfin, les contestataires uruguayens ou boliviens
fréquentent les lieux de rencontre habituels des altermondialistes.
Ainsi, la Commission nationale pour la défense de
l’eau et de la vie à l’origine du référendum
en Uruguay était présente à Porto Alegre
en 2005 lors du FSM, tout comme nombre d’Améridiens
de Bolivie. L’ un des leaders de la contestation bolivienne,
Evo Morales a, par exemple, participé à plusieurs
forums sociaux. Celui-ci, dans un courrier adressé au
FSM en 2003 excusant son absence à l’un des
séminaires, conclut son texte par un « Vive
le Forum social mondial de Porto Alegre. Vive les peuples
du monde. Vive la lutte en Bolivie (18) ».
A
l’instar d’autres pays andins, comme le Pérou
et l ’ Equateur, ou du Chiapas, les contestations sont
souvent impulsées par les organisations d’Amérindiens.
Les revendications indigènes traditionnelles se mêlent,
en effet, de plus en plus à un rejet des politiques
de libéralisation des échanges (ZLEA) et de
privatisation, et plus largement du néolibéralisme,
des États-Unis et de la mondialisation. La situation
des populations indigènes est d’ailleurs une
préoccupation importantes de la mouvance altermondialiste.
Les textes qui en émanent y font généralement
référence, comme les appels des mouvements
sociaux à l’occasion des forums sociaux, qui
soutiennent les luttes des peuples indigènes. Le Manifeste
de Porto Alegre insiste, lui aussi, sur la reconnaissance
des « droits politiques, culturels et économiques
(y compris la maîtrise de leurs ressources naturelles)
des peuples indigènes ». Lors du FSM de
2005, un espace spécifique, dénommé Puxirum
of Indigenous Arts and Knowledge , a été organisé pour
la première fois pour les populations indigènes.
S’y sont réunis, à l’initiative
de la Coordination des organisations indigènes du
bassin amazonien (COICA), environ 400 représentants
d’une centaine de peuples indigènes du monde
entier. Une déclaration exigeant que la communauté internationale
assure le droit de ces peuples à vivre de façon
pacifique sur leurs terres et le droit de déterminer
l’usage de leurs propres ressources y a été élaborée à cette
occasion (19). L’incorporation
des Amérindiens à la vie politique des Amériques
a été aussi l’un des grands thèmes
abordés lors du premier Forum social des Amériques
(FSA) en 2004. Ce forum a été d’ailleurs
précédé d’un Forum continental
des peuples et nationalités indigènes de Abya
Yala, nom que les peuples amérindiens donnent au continent
américain.
La contestation du libéralisme
en Europe
En
Europe, cette contestation anti-libérale s’est
concentrée sur la lutte contre les réformes
structurelles et le projet de traité établissant
une Constitution pour l’Europe. Les grandes figures
de l’altermondialisme en France, José Bové et
Attac en tête, se sont ainsi beaucoup investies dans
la campagne référendaire. Attac a procédé à une
consultation interne en décembre 2004, au terme de
laquelle 84 % des adhérents qui se sont exprimés
se sont prononcés contre la ratification du traité constitutionnel ;
et 72 % se sont montrés favorables à ce
que l’association donne une consigne de vote lors du
processus référendaire. L’association
estime ainsi avoir « joué le rôle
de fer de lance de la campagne référendaire,
aussi bien dans la production des analyses et argumentaires
que dans l’action sur le terrain(20) ».
Une autre organisation altermondialiste française
a joué un rôle important dans la campagne. Il
s’agit de la Fondation Copernic. Elle est à l’origine
de l’Appel des 200, qui a été signé par
plus de 10 000 personnes, et de la formation de plus
de 900 collectifs unitaires pour le non. Sorte de think
tank anti-libéral créé en 1998
pour « remettre à l’endroit tout
ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers
(21) » ,
la Fondation Copernic est partie prenante de la mouvance
altermondialiste puisqu’elle a été, par
exemple, membre du Collectif français de préparation
au FSE de Florence en 2002 et du Comité français
d’initiative pour le FSE 2003. L’Appel des
200 regrou p e les p rinci p ales figures françaises
de la contestation antilibérale, avec des p olitiques – Francine
Bavay (Verts), Olivier Besancenot (LCR), Patrick Braouezec
(PCF), Marie-George Buffet (PCF), Marc Dolez (PS), Alain
Krivine (LCR), Francis Wurtz (PCF), Pierre Zarka (PCF) –,
des intellectuels souvent p roches de l’extrême
gauche – Daniel Bensaïd, Patrice Cohen-Seat (Espaces
Marx), Philippe Corcuff, Raoul-Marc Jennar, Bernard Langlois,
Michaël Löwy, Philippe Marlière, Lilian
Mathieu, Michel Onfray, Yves Salesse (Fondation Copernic) –,
ou encore Jacques Gaillot. Peu d ’ altermondialistes
au sens strict ont signé l ’ a ppel, à l’exception
notable des deux anciens porte-parole de la Confédération
paysanne, José Bové et François Dufour ;
et de trois économistes membres du Conseil scientifique
d’Attac : Michel Husson, Bruno Jetin et Pierre
Salama. Il est à noter qu’aucun dirigeant d’Attac,
que ce soit Bernard Cassen, Susan George, Jacques Nikonoff
ou Gustave Massiah, n’a signé cet appel.
Il
n’y avait pas pour autant unanimité au
sein de la mouvance en faveur du « non »,
puisque, par exemple, lors du FSE de Londres, des débats
ont opposé des syndicats et des organisations écologistes
favorables à la Constitution européenne aux
anti-libéraux hostiles à ce projet. Parmi les
altermondialistes ou les figures proches de la mouvance partisans
du « oui », le plus célèbre
fut sans doute Toni Negri. Ce dernier considère que « la
Constitution est un moyen de combattre l’Empire, cette
nouvelle société capitaliste mondialisée » et
que « seule la poursuite de la construction européenne
peut permettre de bâtir des alternatives globales pour
ce que j ’ appelle les multitudes, les mouvements de
résistance à l’Empire (22) ».
Il a même participé à un meeting en faveur
du traité constitutionnel.
Néanmoins,
José Bové, Attac et la
Fondation Copernic ont joué un rôle non négligeable
dans la campagne du « non de gauche »,
notamment en alimentant le débat, par exemple, par
la diffusion de textes d’analyse de la Constitution
et de propositions alternatives – 21 exigences
d ’ Attac pour le traité constitutionnel ; Traité p
our une Euro p e solidaire. Nouveau p rojet
de p réambule du traité p ro p osé p
ar Attac France , version alternative du préambule
et du titre 1 de la première partie du traité constitutionnel – ;
et en jouant un rôle d’éducation populaire,
sous la forme de « soirées Tupperware (23) » (Attac)
ou de création de collectifs (Fondation Copernic).
Ils ont ainsi contribué à définir les
termes du débat, autour des thématiques des
délocalisations, du dumping social et fiscal,
des services publics ou de la laïcité, et à transformer
quelque peu le référendum sur la Constitution
européenne en un référendum sur le néolibéralisme.
D’ailleurs immédiatement après la divulgation
des résultats, le communiqué d’Attac
célébrant la victoire du « non » indique
que « Le peuple français vient de dire
non au traité constitutionnel. Un non très
majoritairement démocratique et européen. Ce
faisant, les citoyennes et les citoyens ont d’abord
dit non au néolibéralisme, dont le texte
soumis à référendum constituait une éloquente
défense et illustration (24) ».
Bernard Cassen, de son côté, a parlé de « victoire
historique contre le néolibéralisme (25) » lors
du rassemblement sur la place de la Bastille le soir du 29
mai, tandis que Jacques Nikonoff expliquait que « les
libéraux croyaient avoir gagné la partie. Depuis
l ’ échec du monde communiste, ils pensaient
qu ’ aucune alternative ne pourrait naître. Notre
succès, c'est d ’ avoir mis la question libérale
au cœur de la campagne (26) ».
Cette analyse est partagée par d ’ autres acteurs
de la contestation anti-libérale, comme les secrétaires
nationaux du syndicat Union syndicale Solidaires, Annick
Coupé, Pierre Khalfa, qui est également l ’ un
des dirigeants d ’ Attac, et Jean-Michel Nathanson.
P our eux, « le non vient de l ’ emporter
sans la moindre ambiguïté avec un vote massif
des classes populaires. Ce résultat vient de loin.
Il est ancré dans les mobilisations sociales et citoyennes
de ces dernières années marquées par
un refus de plus en plus fort des politiques néolibérales
dont l ’ apparition à l ’ échelle
internationale du mouvement altermondialiste est le signe
le plus tangible (27) ».
Ignacio Ramonet va même plus loin en estimant que « c’est
la première fois que, dans un pays du Nord et dans
le cadre d’une consultation politique institutionnelle,
une société a l’occasion de dire officiellement "non" à la
globalisation ultralibérale (28) ».
Du point de vue des altermondialistes, la victoire du « non » est
donc en grande partie leur victoire. Attac continue de jouer
un grand rôle dans l’après-référendum.
L’association a notamment proposé qu’une
délégation des principaux représentants
du non de gauche se rende à Bruxelles à l’occasion
du Conseil européen de juin 2005 (29).
Cette délégation a été re ç ue
pendant une heure par le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères,
Nicolas Schmit, le Luxembourg étant en charge de la
p résidence de l ’ Union au cours du p remier
semestre 2005.
Les
enquêtes réalisées à la
sortie des urnes tendent à confirmer l’importance
de la dimension antilibérale du vote pour le « non »,
en particulier à gauche. Dans les enquêtes Louis
Harris (30) et Ipsos (31),
le rejet de l’Europe libérale figure ainsi en
seconde position dans les motivations du « non ».
C’est plus précisément le cas pour les
sympathisants de gauche. Ainsi, dans l’enquête
Louis Harris, 32 % des votants pour le « non » interrogés
indiquent le refus d’une Europe trop libérale
comme motivation de leur vote. Selon Ipsos, 40 % des
votants pour le « non » interrogés
indiquent comme motivation de leur vote le fait que la Constitution
soit trop libérale sur le plan économique.
57 % des sympathisants communistes, 50 % des sympathisants
verts et 49 % des sympathisants socialistes partagent
ce point de vue. Les partisans du « non » de
droite sont seulement une minorité à défendre
une telle position.
Plus
largement, on peut percevoir cette dimension dans la structure
des votants du « non » et
le basculement spectaculaire de plusieurs catégories
du « oui », lors du référendum
de 1992 sur le traité de Maastricht, au « non » au
projet constitutionnel de 2005. C’est ce qu’expliquait
le politologue Etienne Schweisguth avant même le 29
mai 2005 : « Lors du référendum
sur le traité de Maastricht, les enquêtes du
CEVIPOF [Centre de recherches p olitiques de Sciences P o]
avaient montré que l’hostilité à la
construction européenne se fondait essentiellement
sur le rejet des valeurs humanistes et universalistes, le
rejet des valeurs d’ouverture et de tolérance,
et non sur la crainte du libéralisme économique.
Cette fois-ci, tout semble montrer que l’hostilité au
libéralisme sera l’un des grands facteurs du "non" » ,
que « de nombreux électeurs ont décidé de
transformer le sens de la question à laquelle ils
devront répondre le 29 mai » et « s’apprêtent à se
servir du référendum pour émettre
un message de protestation à l’encontre du libéralisme économique (32) ».
Les mouvements altermondialistes n’ont bien entendu
pas été les seuls à orienter le débat
sur le traité constitutionnel autour de la question
libérale. Leur influence n’en reste pas moins
déterminante ainsi qu’en témoigne la
structure des partisans du « non » de
gauche.
En
termes socio-professionnels, les professions intermédiaires
et les salariés du secteur public ont voté majoritairement
en faveur du « non », alors qu’ils
avaient approuvé le traité de Maastricht. En
effet, alors qu’en 1992, les salariés du privé votaient
de façon très légèrement majoritaire
contre le traité et que les salariés du public,
eux, se prononçaient majoritairement en sa faveur,
ces derniers ont voté en 2005 à près
de deux tiers contre le traité constitutionnel, soit
bien davantage que les salariés du privé. Or,
ainsi que l ’ex plique le chercheur du CEVIPOF, Luc
Rouban, « sur le long terme, les salariés
du public apparaissent clairement comme étant plutôt
majoritairement favorables à la construction européenne
depuis l’adoption du traité de Maastricht. Les
salariés du public y sont d’ailleurs plus favorables
que les salariés du privé dans un écart
de 2 à 3 points (33) ».
C’est notamment le cas des enseignants qui se sont
toujours montrés très favorables à la
construction euro péenne. On peut donc su pposer que
ces catégories ont basculé dans l’ opposition
a u traité constitutionnel, en partie par rejet du
libéralisme économique, et ce, notamment sous
l’influence du discours des altermondialistes, d’autant
que ce sont les catégories sociales qui paraissent
les plus sensibles à leurs idées.
Dans
l’enquête Louis Harris réalisée
en 2003 à l’occasion du FSE (34),
les professions intermédiaires étaient, en
effet, la catégorie la plus représentée
parmi les sympathisants altermondialistes et, à l’évidence,
ces derniers se recrutent principalement dans le secteur
public. Ceci est largement confirmé par l’enquête
menée sous la direction d’Eric Agrikoliansky
et d’Isabelle Sommier (35) lors
du FSE de 2003. Elle indique que, parmi les participants
actifs interrogés, 46 % étaient des salariés
du secteur public, 22 % étaient du secteur privé et
21 % du secteur associatif. Si près de 42 %
des actifs présents au FSE étaient des cadres,
44 % appartenaient aux professions intermédiaires
(8,4 % étaient employés, majoritairement
du secteur public, et 2,2 % ouvriers). Les professions
les plus représentées au sein du forum étaient
les professions intermédiaires de la santé et
du travail social (21 %), les professeurs et professions
scientifiques (14 %), les professions de l’information,
des arts et du spectacle (11 %) et les professeurs des écoles,
instituteurs et assimilés (10 %). On voit bien
que les salariés, en particulier intermédiaires,
du secteur public de la santé et de l’enseignement,
ainsi que les salariés du secteur social étaient
les catégories les plus représentées
au FSE. Les caractéristiques sociales relativement
proches des participants au FSE et de ceux qui ont basculé dans
le rejet du traité constitutionnel ne sont certainement
pas fortuites. Dominique Goux et Eric Maurin notaient déjà dans
leur analyse des résultats des élections régionales
de 2004 que « l’érosion de l’État
est vécue comme une agression idéologique et
sociale par les salariés du public (36) ».
Le même Eric Maurin, dans un autre étude, expliquait
que ce sont les classes moyennes inférieures qui sont
aujourd’hui les catégories sociales les plus
directement menacées par la désindustrialisation
et par le « déclassement social et territorial
(37) ».
Un article publié dans Le Monde daté du
25 mai 2005 mentionne ainsi, par l’exemple, le cas
d’enseignants de Haute-Loire « ralliés à la
cause altermondialiste [qui] font partie des nombreux électeurs
de gauche qui s ’ apprêtent à transformer
leur oui à Maastricht en non à la Constitution ».
Selon
l’enquête Ipsos (38),
auraient voté « non » le 29
mai 2005, 98 % des sympathisants communistes, 94 %
des sympathisants d’extrême gauche, 60 %
des sympathisants verts et 56 % des sympathisants socialistes.
L’évolution la plus spectaculaire de ce point
de vue a été le basculement des sympathisants
PS et Verts, en dépit des consignes de vote données
par la direction des deux partis, du « oui » à Maastricht
au « non » au projet constitutionnel
de 2005. On peut supposer, encore une fois, que le discours
altermondialiste n’y est pas totalement étranger,
alors que, par exemple, on le sait, un tiers des membres
d’Attac seraient également des militants du
PS. Une enquête réalisée en avril 2005
(39) indique, en effet, que 60 % des
sympathisants de la gauche parlementaire interrogés
ont une perception négative de la
mondialisation (57 % pour les sympathisants PS) ;
et qu’ils sont 63 % à faire confiance aux
mouvements altermondialistes pour agir de façon à corriger
certains effets négatifs de la mondialisation (65 %
pour les sympathisants PS et pour les sympathisants PC).
Il est également à noter que si l’écart
entre l’opinion des sympathisants de gauche et celle
des Français interrogés sur la mondialisation
est relativement faible (60 % pour les premiers, contre
54 % pour l’ensemble des Français), il
est beaucoup plus net sur la perception des altermondialistes
(63 %, contre 47 %), ce qui tendrait à souligner
le fait que le soutien aux altermondialistes est très
connoté politiquement. Plus globalement, la proximité idéologique
entre les partisans de la gauche antilibérale et les
altermondialistes apparaît assez claire. Les altermondialistes
interrogés en 2003 à l’occasion du FSE
(40) se disaient ainsi d’abord proches
du PS et des Verts pour 20 % d’entre eux, puis
du PC (16 %)
et enfin de LO-LCR (12 %). De même, l’enquête
menée (41) lors
du FSE de 2003 indique que 32,4 % des participants au
Forum se déclarent proches des Verts, 25,4 %
de la LCR et 24,2 % du PS.
Comparaison des résultats des référendums
sur le traité de Maastricht (1992) et sur le traité constitutionnel
(2005)
|
Traité de
Maastricht
1992 |
Traité constitutionnel
2005
|
Professions
intermédiaires |
Oui – 62
% |
Non – 53
% |
Salariés
du public |
Oui – 51
% |
Non – 64
% |
Sympathisants PS |
Oui – 78
% |
Non – 56
% |
Sympathisants Verts |
Oui – 57
% |
Non – 60
% |
Source : Sondage Ipsos
sortie des urnes, 29 mai 2005.
D’un certain point de vue, la campagne
référendaire était
particulièrement adaptée pour une organisation
comme Attac. D’une part, il ne s’agissait pas
de présenter ou de soutenir des candidats pour des
postes électifs. A la différence de la campagne
pour les élections au Parlement européen de
2004, avec la polémique autour de la liste avortée « 100 %
altermondialistes » lancée par des proches
des dirigeants d’Attac, l’association a pu ainsi
s’impliquer directement sans contrevenir à son
apolitisme affiché. Par ailleurs, la complexité du
texte a permis à Attac de jouer à plein son
rôle d’éducation populaire tourné vers
l’action, qui s’est traduit, par exemple, par
la publication de petits ouvrages à prix modiques
aux éditions Mille et une nuits : Cette « Constitution » qui
piège l'Europe ; Constitution européenne :
Ils se sont dit oui : Attac leur répond (le « ils »,
faisant référence, en l’occurrence, au
PS et à l’UMP). Plus largement, les altermondialistes
ont repris en partie les arguments utilisés dans la
campagne contre l’AMI – dénonciation de
l’opacité du mode d’élaboration
du texte, du caractère irréversible des décisions
qui seraient ainsi adoptées, du néolibéralisme
gravé dans le marbre –, ainsi que la stratégie
dite « Dracula » selon laquelle un
texte, tel Dracula, s’il est mis en pleine lumière
perd de sa consistance et fait nécessairement l’objet
d’une vive contestation. Cette stratégie avait été notamment
définie par la militante américaine Lori Wallach,
de Global Trade Watch, qui a joué un rôle crucial
dans la campagne contre l’AMI. Elle expliquait, à ce
propos, que « l’AMI, tel un Dracula politique,
ne peut vivre à la lumière (42) » et
que « notre meilleure arme est la "stratégie
Dracula", exposer les détails d’un accord à la
lumière de l’examen minutieux du public (43) ».
L’investissement
des mouvements altermondialistes dans la campagne n’a
pas été cependant
sans provoquer des remous, à l’intérieur
ou à la lisière de la mouvance. Certains ont
ainsi reproché aux altermondialistes du « non »,
plus précisément à Attac, d’avoir
adopté des « positions néo-souverainistes
(44) » ou
de s’être radicalisés en épousant
les thèses de l’extrême gauche et en reproduisant
ses pratiques. C’est notamment le cas au sein du Parti
socialiste. La distanciation d’Harlem Désir
(député européen, PS) vis-à-vis
d’Attac en a été certainement l’exemple
le plus spectaculaire. Ce départ est loin d’être
anodin puisque Harlem Désir est certainement l’une
des principales personnalités politiques proches de
la mouvance altermondialiste en France. Il a été le
fondateur et le président du comité ATTAC du
Parlement européen. Il a été l’un
des principaux défenseurs dans le monde politique
de l’idée de taxe Tobin. Il est le co-auteur
d’un Appel international de parlementaires favorables à cette
taxe et a présenté, par exemple, en janvier
2000, une motion au Parlement européen en faveur de
son instauration. Quasiment présents dans tous les
forums sociaux, il est aussi l’un des fondateurs du
Forum parlementaire mondial organisé parallèlement
au FSM. Il a expliqué, après le référendum
du 29 mai, qu’il s’est senti trahi en raison
de la radicalisation d’Attac durant la campagne. Selon
lui, « en quelques mois, Attac a changé de
nature. Une organisation d’éducation populaire,
pluraliste et rassembleuse, est devenue un parti d’extrême-gauche
de plus, jusqu’au-boutiste et anti-européen
de fait (45) ».
Il tend donc à établir une distinction entre
réformistes et radicaux, entre, d’une part,
l’altermondialisme incarné par les ONG de développement
et les syndicats et, d’autre part, le « conservatisme
maquillé en fausse révolution » d’un
Attac, dont les dirigeants s’identifieraient désormais
au chavisme. Partisan du « oui », il
expliquait déjà dans un débat organisé en
octobre 2004, qu’« aujourd'hui, la question
qui nous est posée est de savoir si nous assumons
le réformisme et le choix européen de 1983
jusqu’au bout. Ou si nous pensons qu'une rupture révolutionnaire
dans un seul pays peut renverser la table (46) ».
Le clivage qui existait à gauche entre ceux qui acceptent
l’économie de marché, et donc le tournant
de 1983, et ceux qui tendent à la refuser et qui entendent
développer une alternative au néolibéralisme,
clivage incarné aujourd’hui à l’échelle
internationale par les contrastes entre les présidences
Lula et Chavez, s’est peut-être transformé avec
le référendum sur la Constitution européenne
en une véritable rupture. Or, ce même clivage
existe au sein de la mouvance altermondialiste.
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