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Fougier : altermondialismeAltermondialisme, le nouveau mouvement d’émancipation ?

          Analyse d'Eddy FOUGIER mise en ligne le 13 juillet 2005

          Où en est la dynamique altermondialiste ? (page 3/4)


          Avec le recul, la question de l’essoufflement de la mouvance altermondialiste apparaît plutôt conjoncturelle. En effet, les observateurs ont plutôt estimé que le FSM de 2005 avait été une réussite, notamment symbolisée par la présence, selon les organisateurs, de 155 000 personnes venant de 135 pays. Par ailleurs, on peut considérer que la victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel en France est, en partie, une victoire des altermondialistes, de leurs mouvements et de leurs idées, alors que ceux-ci semblaient être éperdument en quête d’une « victoire », au moins depuis la conférence ministérielle de l’OMC à Cancun en septembre 2003.

          En réalité, au-delà des limites de l’élargissement de la mouvance altermondialiste et des difficultés de son approfondissement, les idées qu’elle véhicule continuent à faire leur chemin. Elles ont en particulier deux impacts notables. Elles tendent tout d’abord à nourrir les propositions visant à améliorer l’équité et la régulation de la mondialisation, notamment en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, à travers les enjeux de l’annulation de la dette des pays les plus pauvres et de la fiscalité internationale. Par ailleurs, leurs idées renforcent les différentes formes de contestation des politiques libérales, plus particulièrement en Amérique latine et en Europe.

La lutte contre la pauvreté

          L’une des grandes forces des mouvements altermondialistes est d’avoir d’abord réussi à susciter l’intérêt de l’opinion publique sur nombre d’enjeux internationaux, brisant ainsi ce qui a été appelé le « consensus permissif (1) » de cette opinion en matière internationale, et donc d’être parvenue à créer un débat public sur des thèmes où jusqu’alors n’intervenaient que des représentants de gouvernements, des fonctionnaires internationaux et des experts. Depuis les années 1990, les altermondialistes et plus largement les organisations de la société civile ont, en partie, contribué à faire entrer l’opinion publique sur la scène internationale, comme on a pu le voir lors des manifestations contre la guerre en Irak début 2003 ou à l’occasion des débats sur le traité constitutionnel en Europe. Ceci a conduit différentes institutions à s’ouvrir à une consultation et même à un dialogue avec ces nouveaux acteurs du débat international. Ainsi, des représentants de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) ont participé, pour la première fois en janvier 2005, à un débat organisé au sein du FSM. A cette occasion, Simonetta Nardin, Senior Public Affairs Officer du département des relations extérieures du FMI, a reconnu qu’« il est important d’être ici [au FSM] pour écouter, comprendre la critique et la rapporter (bring it back) ». Cette volonté de dialogue a également été exprimée par John Garrison, qui représentait la Banque mondiale à Porto Alegre, en tant que membre de l’équipe société civile de la Banque.

          Une autre grande force des mouvements altermondialistes est d’avoir réussi à mettre à l’agenda international un certain nombre de thèmes, ainsi que l’affirme par exemple, Oded Grajew, l’un des organisateurs du FSM : «  Nous avons changé l'agenda international. Maintenant, Davos débat de sujets comme la faim ou la pauvreté (3) ». Parmi ces thèmes figure, en effet, le renforcement de la lutte contre la pauvreté. Une importante campagne internationale a été ainsi lancée à l’occasion du FSM de Porto Alegre en janvier 2005 par le président brésilien Lula. 2005 est l’année du bilan intermédiaire des Objectifs de développement du millénaire définis lors du Sommet du Millénaire en 2000. Un Sommet dit du « Millénaire + 5 » doit d’ailleurs être organisé par les Nations unies en septembre 2005. Cette campagne est l’« Action mondiale contre la pauvreté », dont la version française s’intitule « 2005 : plus d’excuses ». Elle est soutenue en France, comme à l’échelle globale, par de nombreux mouvements appartenant à la mouvance altermondialiste. Figurent, par exemple, parmi les signataires, un certain nombre de membres du Conseil international du FSM, comme l’Alliance sociale continentale, les Amis de la terre, l’Arab NGO Network for Development, Attac, le CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde), Caritas, la CISL (Confédération internationale des syndicats libres), la CMT (Confédération mondiale du travail), le CRID (Centre de recherche et d’information sur le développement), Enda Tiers-Monde, IBASE (Institut brésilien d’analyse sociale et économique), l’International Gender and Trade Network, Jubilé 2000, OneWorld, Oxfam, Social Watch ou Solidar ; ainsi que d’autres groupes participant à la mouvance, comme Agir ici, Artisans du monde, la CAFOD (Catholic Agency for Overseas Development), le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), Christian Aid, la Déclaration de Berne, PSI (Public Services International), le Secours catholique ou Terre des hommes. En France, on trouve également parmi les membres de la coalition nationale « 2005 : plus d’excuses » de nombreux membres éminents de la mouvance altermondialiste : Act-Up Paris, Agir ici, Les Amis de la terre, Artisans du monde, Attac, CADTM, CCFD, Confédération paysanne, CRID, Frère des hommes, FSU, Greenpeace, Ritimo, Secours catholique, Terre des hommes, Union syndicale Solidaires/Groupe des dix. La campagne « 2005 : plus d’excuses » reprend d’ailleurs quelques-unes des grandes propositions altermondialistes : annulation de la dette des pays pauvres ; accroissement de l’aide au développement par le respect de l’engagement d’au moins 0,7 % du PNB pour l’aide publique au développement des pays de l’OCDE et par l’instauration d’une fiscalité internationale visant à financer le développement de façon pérenne ; mise en place de règles commerciales plus justes et plus transparentes en faveur des pays du Sud pour la préservation des services publics, par la fin des pratiques de dumping, et l’affirmation du droit à la protection des marchés pour les produits et services stratégiques ; enfin, lutte contre l’évasion fiscale par le démantèlement des paradis fiscaux, la levée du secret bancaire et une plus grande régulation de la mobilité des capitaux.

          Cette lutte contre l’extrême pauvreté est désormais inscrite à l’agenda international, en partie sous l’influence des mouvements altermondialistes et plus largement des organisations de la société civile. Rappelons que les deux premières propositions du Manifeste de Porto Alegre sont justement l’annulation de la dette publique des pays du Sud et la mise en place de taxes internationales. Le Royaume-Uni a ainsi décidé de faire de l’Afrique, tout comme du changement climatique, la priorité du G8 qu’il préside en 2005. Le premier ministre britannique, Tony Blair, dans un discours prononcé à Brighton (4), immédiatement après le 11 septembre 2001, avait déjà fait de l’Afrique et du changement climatique deux des priorités de l’action de la communauté internationale. A la fin de l’année 2001, le chancelier de l’échiquier, Gordon Brown, avait, de son côté, proposé dans plusieurs discours (5) une sorte de nouveau Plan Marshall, ce qu’il appelait un « New Deal global » entre pays développés et pays en développement, dont l’objectif serait de doubler le montant de l’aide au développement. A l’occasion du G8 de Gleneagles (Écosse) en juillet 2005, le Royaume-Uni et les États-Unis ont pris l’initiative de proposer l’élimination d’une partie de la dette des pays les plus pauvres, notamment d’Afrique, ce qui correspond à l’une des principales revendications des mouvements altermondialistes et des ONG depuis, au moins, le milieu des années 1990.

          Une autre idée largement défendue et promue par les altermondialistes, celle de l’instauration d’une fiscalité internationale, tend également à influencer de plus en plus les esprits de nombreux dirigeants. Attac s’est notamment distinguée en faisant campagne en faveur de l’instauration de taxes globales, en particulier d’une taxation sur les transactions financières, la fameuse taxe Tobin, dont le double dividende viserait à stabiliser les marchés financiers, voire à les « désarmer (6) », et à constituer de nouvelles ressources pour les pays en développement.

          Dans la continuité du processus de consultation mis en place par l’État français avec les organisations de la société civile pour la préparation du G8 d’Evian, et sur la suggestion de ces dernières (7), un groupe de travail sur les nouvelles contributions internationales pour le financement du développement a été institué par le président Chirac en octobre 2003. Ce groupe a étudié différentes idées de fiscalité mondiale et a remis, en juillet 2004, un rapport au président de la République, intitulé Les nouvelles contributions financières internationales (8), plus connu sous le nom de rapport Landau. Sur les dix-neuf membres que comptait le groupe de travail, trois appartenaient à la société civile : Jacques Cossart, le secrétaire général du Conseil scientifique d’ATTAC ; Kevin Watkins, le directeur de la recherche d’Oxfam ; et Henri Rouillé d’Orfeuil, le président du réseau d’organisations de solidarité internationale, Coordination Sud. Le rapport contient également deux contributions, qui ont été rédigé l’une par Attac et l’autre par Henri Rouillé d’Orfeuil.

          Le président de la République a exprimé ses remerciements à Attac dans un courrier adressé à Jacques Cossart, le 25 octobre 2004 : « Je sais la part que vous avez prise à ses travaux. Je tiens à vous en féliciter et à vous en remercier très vivement. Vous avez démontré que des mécanismes innovants de financement du développement étaient techniquement réalistes et économiquement rationnels ». Dans le cadre des activités de ce groupe de travail, Jacques Cossart a rencontré personnellement le président de la République à deux reprises et a participé à la conférence de presse de présentation du rapport Landau. En réponse à ce courrier, Jacques Nikonoff, au nom d’Attac-France, a expliqué au président de la République que « nous [Attac] avons participé activement au groupe de travail que vous aviez accepté de créer à notre demande […]. Nous avons beaucoup apprécié la manière dont ce groupe a été animé et la totale liberté avec laquelle nous avons pu faire valoir nos points de vue. Nous retrouvons une bonne part de nos préoccupations dans les conclusions du rapport qui vous a été remis en septembre dernier », tout en émettant cependant quelques réserves, en particulier sur ce qui serait « des attendus affirmant à plusieurs reprises la volonté de ne pas gêner le fonctionnement des marchés (9) ». L’association reprochera aussi ultérieurement l’incompatibilité supposée des initiatives du président français avec le texte du traité constitutionnel, et en particulier son article III-156 postulant que « les restrictions, tant aux mouvements de capitaux qu’aux paiements entre les États membres et les pays tiers sont interdites (10) » . Il est à noter que, le 2 février 2005, Jacques Nikonoff a été invité à s’exprimer sur le thème des taxes globales devant le Groupe de propositions et d’actions international du MEDEF, où il a réaffirmé le fait qu’Attac trouvait le rapport Landau « excellent », d’autant que l’association voit ainsi « ses propositions reconnues ».

          Sur la base des conclusions du rapport Landau, le président de la République a adressé un courrier, le 3 juin 2004, à une soixante de dirigeants et de responsables d’institutions internationales. Il y exprime le souhait que la communauté internationale renforce la lutte contre l’évasion fiscale et réfléchisse «  à la possibilité et à la faisabilité d'une fiscalité internationale pour financer le développement humain, la réduction de la pauvreté et la réalisation des objectifs du Millénaire (11) ». Cette initiative a été soutenue par les présidents brésilien et chilien et par le premier ministre espagnol, les dirigeants des quatre pays présentant à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2004 un rapport sur de nouveaux mécanismes de financement visant à lutter contre la pauvreté et notamment à réaliser les Objectifs de développement du Millénaire (12). Parmi les propositions de ce rapport figurent une taxation des transactions financières, une taxation du commerce des armes et une facilité de financement international. Le rapport Zédillo (13), établi à la demande du secrétaire général des Nations unies en prévision de la conférence internationale sur le financement du développement de Monterrey (Mexique) en mars 2002, avait, lui aussi, déjà étudié différentes formes possibles de fiscalité internationale. Cette initiative des quatre dirigeants a été saluée par des coalitions d’ONG (14) et par Attac-France (15). Le président français a réitéré ses propositions le 26 janvier 2005 au Forum économique mondial (FEM) de Davos.

          Ce dernier processus est significatif du type d’influence concrète que peuvent exercer les mouvements altermondialistes. Cette influence s’appuie en fait sur l’articulation de deux leviers : le rapport de force et l’expertise. Le premier levier d’influence est la création d’un rapport de force par le biais d’une action de mobilisation de l’opinion publique en vue de faire pression sur les autorités afin qu’elles modifient une politique ou mettent une question spécifique à son agenda. Le second passe par la participation des mouvements à des commission ou à des groupes de travail officiels dans l’objectif de voir leur expertise reconnue et surtout leurs idées reprises par ces mêmes autorités ; et, s’il y a lieu, par la mise en place d’organes de suivi et d’évaluation des décisions qui auraient été ainsi prises. C’est exactement la posture qui a été adoptée par Attac sur la question de la fiscalité internationale. Après une longue campagne internationale qui a permis de créer un débat public sur cet enjeu et dont l’un des objectifs était de démontrer l’expertise de l’association et la faisabilité technique d’une taxe sur les transactions financières, Attac a accepté de participer au groupe de travail créé par le président Chirac. En témoigne également la conclusion du courrier de Jacques Nikonoff adressé au président de la République le 25 octobre 2004 : « Attac reste à votre disposition pour vous présenter ces différents objectifs, les justifier et préciser leurs conditions de mise en oeuvre, ainsi que pour participer aux éventuels groupes de travail que vous décideriez de former. Nous avons, par ailleurs, décidé de créer, au niveau associatif, un comité de suivi des décisions de New York sur le financement, par la taxation globale, de la lutte contre la faim et la pauvreté, pour le respect des droits fondamentaux et l’accès de tous aux services essentiels. Ce comité permettra d’informer les citoyens de l’avancement de vos propositions aux niveaux français, européen et international. Nous poursuivrons nos efforts pour qu’un large mouvement d’opinion appuie les orientations en faveur d’une fiscalité globale pour la réduction des inégalités entre les pays du Nord et du Sud, et pour la promotion, dans chacun d’eux, de politiques publiques cohérentes avec ces objectifs. »

L’anti-libéralisme

          L’altermondialisme constitue également aujourd’hui un pôle de plus en plus important de contestation du libéralisme, en particulier en Amérique latine et en Europe continentale.

La contestation du libéralisme en Amérique latine

          Sur le continent américain, cette contestation porte notamment sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), projet de zone de libre-échange devant s’étendre à l’ensemble du continent, à l’exception de Cuba. Ainsi, lors du premier Forum social des Amériques (FSA), qui s’est déroulé à Quito en juillet 2004, cette contestation a été l’une des grandes thématiques abordées puisqu’une trentaine de panels et de séminaires y ont été consacrés. L’objectif initial de mise en place de la ZLEA le 1 er janvier 2005 n’ayant pas été tenu, les altermondialistes ont considéré qu’il s’agissait-là d’une victoire pour eux (16). L’anti-libéralisme latino-américain s’est aussi traduit par un rejet des processus de privatisation des ressources naturelles. En octobre 2004, à l’occasion d’un référendum populaire réformant la Constitution uruguayenne, près de 63 % des électeurs qui se sont exprimés ont approuvé un amendement stipulant que l’« eau est une ressource naturelle essentielle à la vie » et que « l’accès aux services d’eau courante et d’assainissement constitue un droit fondamental de l’homme ». Au terme de cette réforme, l’eau courante du pays sera exclusivement et directement fournie par des sociétés publiques et les concessions aux entreprises privées seront désormais résiliées, les considérations d’ordre social devant, selon le nouveau texte constitutionnel, l’emporter sur les considérations d’ordre économique. Elle devrait également garantir la participation des usagers et des organisations de la société civile à la gestion des ressources en eau. C’est la première fois qu’un tel type de référendum inscrivant dans une Constitution l’interdiction de toute privatisation de la distribution de l’eau est organisé à l’échelle d’un pays. Ce référendum d’initiative populaire a été le résultat d’une longue campagne menée par la Commission nationale pour la défense de l’eau et de la vie (CNDAV), coalition composée du syndicat des employés de la société d’État de l’eau et du système d’égouts, et de différentes organisations de la société civile. Le même jour, les élections législatives et présidentielle ont porté au pouvoir, pour la première fois dans l’histoire du pays, un président socialiste, Tabaré Vázquez, ainsi qu’une majorité de gauche au Parlement .

          Les entreprises de privatisation de la distribution de l’eau ont fait l’objet de nombreuses oppositions populaires en Amérique latine. Ce fut le cas notamment en Bolivie à Cochabamba en février 2000, où les habitants de la ville se sont rebellés contre la privatisation de l’eau. Cette rébellion, violemment réprimée par la police et l’armée, a cependant conduit le gouvernement à abroger le contrat le liant à un consortium international, Aguas del Tunari , dirigé par l’entreprise américaine Bechtel. Début 2005, sous la pression populaire, le gouvernement bolivien a été également contraint d’ annuler la concession accordée à la filiale de Suez, Aguas del Illimani, présente dans les villes de La Paz et de sa banlieue, El Alto. Les enjeux autour des ressources naturelles sont, en effet, au cœur des vives tensions sociales en Bolivie, alors que le pays dispose des secondes réserves de gaz naturel d’Amérique latine après le Venezuela, réserves découvertes dans les années 1990, mais est aussi le pays latino-américain le plus pauvre et l’un des pays où les inégalités sociales sont parmi les plus fortes au monde. Ceci s’est en particulier traduit par les deux « guerres du gaz » de l’automne 2003 et du printemps 2005.

          En Bolivie, la contestation est p rincip alement véhiculée par des syndicats (le principal étant la Centrale ouvrière bolivienne, COB), des mouvements paysans (comme la Confédération syndicale de travailleurs agricoles), notamment de cultivateurs de coca, et des mouvements d’Amérindiens, qui représentent plus de 60 % de la population locale. Elle vise plus particulièrement l’activité des entreprises étrangères exploitant les ressources gazières du pays. Ces groupes réclament une nationalisation de l’extraction et de la distribution des ressources d’hydrocarbure, ainsi que la mise en place d’une assemblée constituante afin d’améliorer la situation et les droits des Indiens. Ils estiment, en effet, qu’ils ne bénéficient pas des retombées économiques de l’exploitation par des entreprises multinationales des hydrocarbures du pays. Ils réclament donc leur nationalisation, la recréation d’une compagnie nationale pour exploiter ces ressources et l’affectation des revenus à l’industrialisation du pays et à des dépenses sociales.

          Les contestataires boliviens dénoncent également la p olitique menée p ar les Etats-Unis, à travers le rejet de la ZLEA, considérée comme une forme de néo-colonisation de l’Amérique latine par Washington, et de la politique américaine d’éradication des cultures de coca. Ils se disent généralement proches d’Hugo Chavez et de Fidel Castro. Les deux leaders amérindiens de la « gauche ethnique », Evo Morales, leader du Mouvement vers le socialisme (MAS), qui s’est présenté à l’élection présidentielle de 2002 et qui est l’ancien porte-parole des producteurs de coca, et Felipe Quispe, leader de la Confédération syndicale de travailleurs agricoles , défendent ainsi des positions qui sont à la fois anti-américaines et anticapitalistes. D’autres, comme Jaime Solares, le secrétaire général de la COB, vont jusqu’ à envisager une solution à la Chavez p our la Bolivie. Fin mai 2005, Jaime Solares affirmait ainsi que « si un militaire honnête et patriote comme Chavez surgit, nous allons le porter à la présidence. Une démocratie comme celle qui existe depuis quelques années ne nous sert pas. Nous voulons un gouvernement qui se soucie du peuple et change le modèle néolibéral qui nous a été imposé (17). »

          Les contestations en Bolivie sont à l’origine du renversement de plusieurs gouvernements : en octobre 2003, avec le départ du président Gonzalo Sanchez de Lozada , et en juin 2005, avec celui de son successeur, Carlos Mesa . A l’occasion de ce qui a été appelé la première « guerre du gaz », en septembre-octobre 2003, qui a fait environ 80 morts et 400 blessés, les contestataires, principalement de la COB et de la Confédération syndicale de travailleurs agricoles, se sont opposés, avec succès, à l’exportation du gaz vers les États-Unis et le Mexique via le Chili, l’ennemi héréditaire de la Bolivie, et ont conduit le président Gonzalo Sanchez de Lozada à la démission. Suite à ces événements, le président Mesa a organisé un référendum en juillet 2004 sur la gestion des hydrocarbures du pays. Les Boliviens se sont prononcés à plus de 80 % des suffrages exprimés en faveur de l’abrogation de la loi de 1997 de privatisation des hydrocarbures, de « la récupération de la propriété de tous les hydrocarbures à la bouche du puits par l’État bolivien » (les compagnies privées restant propriétaires des gisements) et de la réactivation d ’une compagnie publique des hydrocarbures ; et à une large majorité en faveur d’une augmentation des impôts ou des royalties sur la valeur de la production du gaz. Conséquence du référendum, une loi adoptée par le Parlement en mai 2005 crée une nouvelle taxe de 32 % pour les entreprises multinationales exploitant les ressources d’hydrocarbure du pays, outre les 18 % de royalties dues à l’État. Déçus par cette législation qui n’envisage aucune forme de nationalisation, les mouvements sociaux ont déclenché en mai-juin 2005 une seconde « guerre du gaz », qui a conduit le pays à nouveau au bord de la guerre civile. Les tensions ont été p articuliè rement vives entre, d’une part, les contestataires s’appuyant sur l’Occident andin pauvre et amérindien qui réclament la nationalisation des ressources énergétiques et, d’autre part, les territoires orientaux plutôt peuplés de Blancs et de Métisses au sein desquels se trouvent les ressources énergétiques, qui souhaitent maintenir de bonnes relations avec les entreprises multinationales et qui sont tentés par l’autonomie régionale. C’est notamment le cas du riche département de Santa Cruz. Ces tensions se sont traduites par le décès d’un manifestant et la démission du président Mesa au mois de juin 2005.

          On ne peut pas affirmer que les contestations uruguayenne et bolivienne soient explicitement altermondialistes. Néanmoins, elles s’inscrivent dans le rejet du néolibéralisme que véhicule la mouvance altermondialiste. Par ailleurs, les altermondialistes, eux-mêmes, font référence et soutiennent les «  luttes populaires en défense de la nature, des droits des peuples et des biens communs, contre leur privatisation, telles que les luttes menées en Bolivie, en Uruguay et par d’autres peuples » (Appel des mouvements sociaux en 2005). Enfin, les contestataires uruguayens ou boliviens fréquentent les lieux de rencontre habituels des altermondialistes. Ainsi, la Commission nationale pour la défense de l’eau et de la vie à l’origine du référendum en Uruguay était présente à Porto Alegre en 2005 lors du FSM, tout comme nombre d’Améridiens de Bolivie. L’ un des leaders de la contestation bolivienne, Evo Morales a, par exemple, participé à plusieurs forums sociaux. Celui-ci, dans un courrier adressé au FSM en 2003 excusant son absence à l’un des séminaires, conclut son texte par un « Vive le Forum social mondial de Porto Alegre. Vive les peuples du monde. Vive la lutte en Bolivie (18) ».

          A l’instar d’autres pays andins, comme le Pérou et l ’ Equateur, ou du Chiapas, les contestations sont souvent impulsées par les organisations d’Amérindiens. Les revendications indigènes traditionnelles se mêlent, en effet, de plus en plus à un rejet des politiques de libéralisation des échanges (ZLEA) et de privatisation, et plus largement du néolibéralisme, des États-Unis et de la mondialisation. La situation des populations indigènes est d’ailleurs une préoccupation importantes de la mouvance altermondialiste. Les textes qui en émanent y font généralement référence, comme les appels des mouvements sociaux à l’occasion des forums sociaux, qui soutiennent les luttes des peuples indigènes. Le Manifeste de Porto Alegre insiste, lui aussi, sur la reconnaissance des « droits politiques, culturels et économiques (y compris la maîtrise de leurs ressources naturelles) des peuples indigènes ». Lors du FSM de 2005, un espace spécifique, dénommé Puxirum of Indigenous Arts and Knowledge , a été organisé pour la première fois pour les populations indigènes. S’y sont réunis, à l’initiative de la Coordination des organisations indigènes du bassin amazonien (COICA), environ 400 représentants d’une centaine de peuples indigènes du monde entier. Une déclaration exigeant que la communauté internationale assure le droit de ces peuples à vivre de façon pacifique sur leurs terres et le droit de déterminer l’usage de leurs propres ressources y a été élaborée à cette occasion (19). L’incorporation des Amérindiens à la vie politique des Amériques a été aussi l’un des grands thèmes abordés lors du premier Forum social des Amériques (FSA) en 2004. Ce forum a été d’ailleurs précédé d’un Forum continental des peuples et nationalités indigènes de Abya Yala, nom que les peuples amérindiens donnent au continent américain.

La contestation du libéralisme en Europe

          En Europe, cette contestation anti-libérale s’est concentrée sur la lutte contre les réformes structurelles et le projet de traité établissant une Constitution pour l’Europe. Les grandes figures de l’altermondialisme en France, José Bové et Attac en tête, se sont ainsi beaucoup investies dans la campagne référendaire. Attac a procédé à une consultation interne en décembre 2004, au terme de laquelle 84 % des adhérents qui se sont exprimés se sont prononcés contre la ratification du traité constitutionnel ; et 72 % se sont montrés favorables à ce que l’association donne une consigne de vote lors du processus référendaire. L’association estime ainsi avoir «  joué le rôle de fer de lance de la campagne référendaire, aussi bien dans la production des analyses et argumentaires que dans l’action sur le terrain(20) ». Une autre organisation altermondialiste française a joué un rôle important dans la campagne. Il s’agit de la Fondation Copernic. Elle est à l’origine de l’Appel des 200, qui a été signé par plus de 10 000 personnes, et de la formation de plus de 900 collectifs unitaires pour le non. Sorte de think tank anti-libéral créé en 1998 pour « remettre à l’endroit tout ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers (21) » , la Fondation Copernic est partie prenante de la mouvance altermondialiste puisqu’elle a été, par exemple, membre du Collectif français de préparation au FSE de Florence en 2002 et du Comité français d’initiative pour le FSE 2003. L’Appel des 200 regrou p e les p rinci p ales figures françaises de la contestation antilibérale, avec des p olitiques – Francine Bavay (Verts), Olivier Besancenot (LCR), Patrick Braouezec (PCF), Marie-George Buffet (PCF), Marc Dolez (PS), Alain Krivine (LCR), Francis Wurtz (PCF), Pierre Zarka (PCF) –, des intellectuels souvent p roches de l’extrême gauche – Daniel Bensaïd, Patrice Cohen-Seat (Espaces Marx), Philippe Corcuff, Raoul-Marc Jennar, Bernard Langlois, Michaël Löwy, Philippe Marlière, Lilian Mathieu, Michel Onfray, Yves Salesse (Fondation Copernic) –, ou encore Jacques Gaillot. Peu d ’ altermondialistes au sens strict ont signé l ’ a ppel, à l’exception notable des deux anciens porte-parole de la Confédération paysanne, José Bové et François Dufour ; et de trois économistes membres du Conseil scientifique d’Attac : Michel Husson, Bruno Jetin et Pierre Salama. Il est à noter qu’aucun dirigeant d’Attac, que ce soit Bernard Cassen, Susan George, Jacques Nikonoff ou Gustave Massiah, n’a signé cet appel.

          Il n’y avait pas pour autant unanimité au sein de la mouvance en faveur du « non », puisque, par exemple, lors du FSE de Londres, des débats ont opposé des syndicats et des organisations écologistes favorables à la Constitution européenne aux anti-libéraux hostiles à ce projet. Parmi les altermondialistes ou les figures proches de la mouvance partisans du « oui », le plus célèbre fut sans doute Toni Negri. Ce dernier considère que «  la Constitution est un moyen de combattre l’Empire, cette nouvelle société capitaliste mondialisée » et que « seule la poursuite de la construction européenne peut permettre de bâtir des alternatives globales pour ce que j ’ appelle les multitudes, les mouvements de résistance à l’Empire (22) ». Il a même participé à un meeting en faveur du traité constitutionnel.

          Néanmoins, José Bové, Attac et la Fondation Copernic ont joué un rôle non négligeable dans la campagne du « non de gauche », notamment en alimentant le débat, par exemple, par la diffusion de textes d’analyse de la Constitution et de propositions alternatives – 21 exigences d ’ Attac pour le traité constitutionnel  ; Traité p our une Euro p e solidaire. Nouveau p rojet de p réambule du traité p ro p osé p ar Attac France , version alternative du préambule et du titre 1 de la première partie du traité constitutionnel – ; et en jouant un rôle d’éducation populaire, sous la forme de « soirées Tupperware (23) » (Attac) ou de création de collectifs (Fondation Copernic). Ils ont ainsi contribué à définir les termes du débat, autour des thématiques des délocalisations, du dumping social et fiscal, des services publics ou de la laïcité, et à transformer quelque peu le référendum sur la Constitution européenne en un référendum sur le néolibéralisme. D’ailleurs immédiatement après la divulgation des résultats, le communiqué d’Attac célébrant la victoire du « non » indique que « Le peuple français vient de dire non au traité constitutionnel. Un non très majoritairement démocratique et européen. Ce faisant, les citoyennes et les citoyens ont d’abord dit non au néolibéralisme, dont le texte soumis à référendum constituait une éloquente défense et illustration (24) ». Bernard Cassen, de son côté, a parlé de « victoire historique contre le néolibéralisme (25) » lors du rassemblement sur la place de la Bastille le soir du 29 mai, tandis que Jacques Nikonoff expliquait que « les libéraux croyaient avoir gagné la partie. Depuis l ’ échec du monde communiste, ils pensaient qu ’ aucune alternative ne pourrait naître. Notre succès, c'est d ’ avoir mis la question libérale au cœur de la campagne (26) ». Cette analyse est partagée par d ’ autres acteurs de la contestation anti-libérale, comme les secrétaires nationaux du syndicat Union syndicale Solidaires, Annick Coupé, Pierre Khalfa, qui est également l ’ un des dirigeants d ’ Attac, et Jean-Michel Nathanson. P our eux, « le non vient de l ’ emporter sans la moindre ambiguïté avec un vote massif des classes populaires. Ce résultat vient de loin. Il est ancré dans les mobilisations sociales et citoyennes de ces dernières années marquées par un refus de plus en plus fort des politiques néolibérales dont l ’ apparition à l ’ échelle internationale du mouvement altermondialiste est le signe le plus tangible (27) ». Ignacio Ramonet va même plus loin en estimant que «  c’est la première fois que, dans un pays du Nord et dans le cadre d’une consultation politique institutionnelle, une société a l’occasion de dire officiellement "non" à la globalisation ultralibérale (28) ». Du point de vue des altermondialistes, la victoire du « non » est donc en grande partie leur victoire. Attac continue de jouer un grand rôle dans l’après-référendum. L’association a notamment proposé qu’une délégation des principaux représentants du non de gauche se rende à Bruxelles à l’occasion du Conseil européen de juin 2005 (29). Cette délégation a été re ç ue pendant une heure par le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Nicolas Schmit, le Luxembourg étant en charge de la p résidence de l ’ Union au cours du p remier semestre 2005.

          Les enquêtes réalisées à la sortie des urnes tendent à confirmer l’importance de la dimension antilibérale du vote pour le « non », en particulier à gauche. Dans les enquêtes Louis Harris (30) et Ipsos (31), le rejet de l’Europe libérale figure ainsi en seconde position dans les motivations du « non ». C’est plus précisément le cas pour les sympathisants de gauche. Ainsi, dans l’enquête Louis Harris, 32 % des votants pour le « non » interrogés indiquent le refus d’une Europe trop libérale comme motivation de leur vote. Selon Ipsos, 40 % des votants pour le « non » interrogés indiquent comme motivation de leur vote le fait que la Constitution soit trop libérale sur le plan économique. 57 % des sympathisants communistes, 50 % des sympathisants verts et 49 % des sympathisants socialistes partagent ce point de vue. Les partisans du « non » de droite sont seulement une minorité à défendre une telle position.

          Plus largement, on peut percevoir cette dimension dans la structure des votants du « non » et le basculement spectaculaire de plusieurs catégories du « oui », lors du référendum de 1992 sur le traité de Maastricht, au « non » au projet constitutionnel de 2005. C’est ce qu’expliquait le politologue Etienne Schweisguth avant même le 29 mai 2005 : «  Lors du référendum sur le traité de Maastricht, les enquêtes du CEVIPOF [Centre de recherches p olitiques de Sciences P o] avaient montré que l’hostilité à la construction européenne se fondait essentiellement sur le rejet des valeurs humanistes et universalistes, le rejet des valeurs d’ouverture et de tolérance, et non sur la crainte du libéralisme économique. Cette fois-ci, tout semble montrer que l’hostilité au libéralisme sera l’un des grands facteurs du "non" » , que «  de nombreux électeurs ont décidé de transformer le sens de la question à laquelle ils devront répondre le 29 mai » et «  s’apprêtent à se servir du référendum pour émettre un message de protestation à l’encontre du libéralisme économique (32) ». Les mouvements altermondialistes n’ont bien entendu pas été les seuls à orienter le débat sur le traité constitutionnel autour de la question libérale. Leur influence n’en reste pas moins déterminante ainsi qu’en témoigne la structure des partisans du « non » de gauche.

          En termes socio-professionnels, les professions intermédiaires et les salariés du secteur public ont voté majoritairement en faveur du « non », alors qu’ils avaient approuvé le traité de Maastricht. En effet, alors qu’en 1992, les salariés du privé votaient de façon très légèrement majoritaire contre le traité et que les salariés du public, eux, se prononçaient majoritairement en sa faveur, ces derniers ont voté en 2005 à près de deux tiers contre le traité constitutionnel, soit bien davantage que les salariés du privé. Or, ainsi que l ’ex plique le chercheur du CEVIPOF, Luc Rouban, «  sur le long terme, les salariés du public apparaissent clairement comme étant plutôt majoritairement favorables à la construction européenne depuis l’adoption du traité de Maastricht. Les salariés du public y sont d’ailleurs plus favorables que les salariés du privé dans un écart de 2 à 3 points (33) ». C’est notamment le cas des enseignants qui se sont toujours montrés très favorables à la construction euro péenne. On peut donc su pposer que ces catégories ont basculé dans l’ opposition a u traité constitutionnel, en partie par rejet du libéralisme économique, et ce, notamment sous l’influence du discours des altermondialistes, d’autant que ce sont les catégories sociales qui paraissent les plus sensibles à leurs idées.

          Dans l’enquête Louis Harris réalisée en 2003 à l’occasion du FSE (34), les professions intermédiaires étaient, en effet, la catégorie la plus représentée parmi les sympathisants altermondialistes et, à l’évidence, ces derniers se recrutent principalement dans le secteur public. Ceci est largement confirmé par l’enquête menée sous la direction d’Eric Agrikoliansky et d’Isabelle Sommier (35) lors du FSE de 2003. Elle indique que, parmi les participants actifs interrogés, 46 % étaient des salariés du secteur public, 22 % étaient du secteur privé et 21 % du secteur associatif. Si près de 42 % des actifs présents au FSE étaient des cadres, 44 % appartenaient aux professions intermédiaires (8,4 % étaient employés, majoritairement du secteur public, et 2,2 % ouvriers). Les professions les plus représentées au sein du forum étaient les professions intermédiaires de la santé et du travail social (21 %), les professeurs et professions scientifiques (14 %), les professions de l’information, des arts et du spectacle (11 %) et les professeurs des écoles, instituteurs et assimilés (10 %). On voit bien que les salariés, en particulier intermédiaires, du secteur public de la santé et de l’enseignement, ainsi que les salariés du secteur social étaient les catégories les plus représentées au FSE. Les caractéristiques sociales relativement proches des participants au FSE et de ceux qui ont basculé dans le rejet du traité constitutionnel ne sont certainement pas fortuites. Dominique Goux et Eric Maurin notaient déjà dans leur analyse des résultats des élections régionales de 2004 que « l’érosion de l’État est vécue comme une agression idéologique et sociale par les salariés du public (36) ». Le même Eric Maurin, dans un autre étude, expliquait que ce sont les classes moyennes inférieures qui sont aujourd’hui les catégories sociales les plus directement menacées par la désindustrialisation et par le « déclassement social et territorial (37) ». Un article publié dans Le Monde daté du 25 mai 2005 mentionne ainsi, par l’exemple, le cas d’enseignants de Haute-Loire «  ralliés à la cause altermondialiste [qui] font partie des nombreux électeurs de gauche qui s ’ apprêtent à transformer leur oui à Maastricht en non à la Constitution  ».

          Selon l’enquête Ipsos (38), auraient voté « non » le 29 mai 2005, 98 % des sympathisants communistes, 94 % des sympathisants d’extrême gauche, 60 % des sympathisants verts et 56 % des sympathisants socialistes. L’évolution la plus spectaculaire de ce point de vue a été le basculement des sympathisants PS et Verts, en dépit des consignes de vote données par la direction des deux partis, du « oui » à Maastricht au « non » au projet constitutionnel de 2005. On peut supposer, encore une fois, que le discours altermondialiste n’y est pas totalement étranger, alors que, par exemple, on le sait, un tiers des membres d’Attac seraient également des militants du PS. Une enquête réalisée en avril 2005 (39) indique, en effet, que 60 % des sympathisants de la gauche parlementaire interrogés ont une perception négative de la mondialisation (57 % pour les sympathisants PS) ; et qu’ils sont 63 % à faire confiance aux mouvements altermondialistes pour agir de façon à corriger certains effets négatifs de la mondialisation (65 % pour les sympathisants PS et pour les sympathisants PC). Il est également à noter que si l’écart entre l’opinion des sympathisants de gauche et celle des Français interrogés sur la mondialisation est relativement faible (60 % pour les premiers, contre 54 % pour l’ensemble des Français), il est beaucoup plus net sur la perception des altermondialistes (63 %, contre 47 %), ce qui tendrait à souligner le fait que le soutien aux altermondialistes est très connoté politiquement. Plus globalement, la proximité idéologique entre les partisans de la gauche antilibérale et les altermondialistes apparaît assez claire. Les altermondialistes interrogés en 2003 à l’occasion du FSE (40) se disaient ainsi d’abord proches du PS et des Verts pour 20 % d’entre eux, puis du PC (16 %) et enfin de LO-LCR (12 %). De même, l’enquête menée (41) lors du FSE de 2003 indique que 32,4 % des participants au Forum se déclarent proches des Verts, 25,4 % de la LCR et 24,2 % du PS.

Comparaison des résultats des référendums sur le traité de Maastricht (1992) et sur le traité constitutionnel (2005)

Traité de Maastricht

1992

Traité constitutionnel

2005

 

Professions intermédiaires

Oui – 62 %

Non – 53 %

Salariés du public

Oui – 51 %

Non – 64 %

Sympathisants PS

Oui – 78 %

Non – 56 %

Sympathisants Verts

Oui – 57 %

Non – 60 %

Source  : Sondage Ipsos sortie des urnes, 29 mai 2005.

D’un certain point de vue, la campagne référendaire était particulièrement adaptée pour une organisation comme Attac. D’une part, il ne s’agissait pas de présenter ou de soutenir des candidats pour des postes électifs. A la différence de la campagne pour les élections au Parlement européen de 2004, avec la polémique autour de la liste avortée « 100 % altermondialistes » lancée par des proches des dirigeants d’Attac, l’association a pu ainsi s’impliquer directement sans contrevenir à son apolitisme affiché. Par ailleurs, la complexité du texte a permis à Attac de jouer à plein son rôle d’éducation populaire tourné vers l’action, qui s’est traduit, par exemple, par la publication de petits ouvrages à prix modiques aux éditions Mille et une nuits : Cette « Constitution » qui piège l'Europe ; Constitution européenne : Ils se sont dit oui : Attac leur répond (le « ils », faisant référence, en l’occurrence, au PS et à l’UMP). Plus largement, les altermondialistes ont repris en partie les arguments utilisés dans la campagne contre l’AMI – dénonciation de l’opacité du mode d’élaboration du texte, du caractère irréversible des décisions qui seraient ainsi adoptées, du néolibéralisme gravé dans le marbre –, ainsi que la stratégie dite « Dracula » selon laquelle un texte, tel Dracula, s’il est mis en pleine lumière perd de sa consistance et fait nécessairement l’objet d’une vive contestation. Cette stratégie avait été notamment définie par la militante américaine Lori Wallach, de Global Trade Watch, qui a joué un rôle crucial dans la campagne contre l’AMI. Elle expliquait, à ce propos, que « l’AMI, tel un Dracula politique, ne peut vivre à la lumière (42) » et que « notre meilleure arme est la "stratégie Dracula", exposer les détails d’un accord à la lumière de l’examen minutieux du public (43) ».

          L’investissement des mouvements altermondialistes dans la campagne n’a pas été cependant sans provoquer des remous, à l’intérieur ou à la lisière de la mouvance. Certains ont ainsi reproché aux altermondialistes du « non », plus précisément à Attac, d’avoir adopté des « positions néo-souverainistes (44) » ou de s’être radicalisés en épousant les thèses de l’extrême gauche et en reproduisant ses pratiques. C’est notamment le cas au sein du Parti socialiste. La distanciation d’Harlem Désir (député européen, PS) vis-à-vis d’Attac en a été certainement l’exemple le plus spectaculaire. Ce départ est loin d’être anodin puisque Harlem Désir est certainement l’une des principales personnalités politiques proches de la mouvance altermondialiste en France. Il a été le fondateur et le président du comité ATTAC du Parlement européen. Il a été l’un des principaux défenseurs dans le monde politique de l’idée de taxe Tobin. Il est le co-auteur d’un Appel international de parlementaires favorables à cette taxe et a présenté, par exemple, en janvier 2000, une motion au Parlement européen en faveur de son instauration. Quasiment présents dans tous les forums sociaux, il est aussi l’un des fondateurs du Forum parlementaire mondial organisé parallèlement au FSM. Il a expliqué, après le référendum du 29 mai, qu’il s’est senti trahi en raison de la radicalisation d’Attac durant la campagne. Selon lui, « en quelques mois, Attac a changé de nature. Une organisation d’éducation populaire, pluraliste et rassembleuse, est devenue un parti d’extrême-gauche de plus, jusqu’au-boutiste et anti-européen de fait (45) ». Il tend donc à établir une distinction entre réformistes et radicaux, entre, d’une part, l’altermondialisme incarné par les ONG de développement et les syndicats et, d’autre part, le « conservatisme maquillé en fausse révolution » d’un Attac, dont les dirigeants s’identifieraient désormais au chavisme. Partisan du « oui », il expliquait déjà dans un débat organisé en octobre 2004, qu’« aujourd'hui, la question qui nous est posée est de savoir si nous assumons le réformisme et le choix européen de 1983 jusqu’au bout. Ou si nous pensons qu'une rupture révolutionnaire dans un seul pays peut renverser la table (46) ». Le clivage qui existait à gauche entre ceux qui acceptent l’économie de marché, et donc le tournant de 1983, et ceux qui tendent à la refuser et qui entendent développer une alternative au néolibéralisme, clivage incarné aujourd’hui à l’échelle internationale par les contrastes entre les présidences Lula et Chavez, s’est peut-être transformé avec le référendum sur la Constitution européenne en une véritable rupture. Or, ce même clivage existe au sein de la mouvance altermondialiste. 

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Notes :
1- Expression du sociologue américain V. O. Key Jr, citée dans Sylvia Ostry, « WTO: Institutional Design for Better Governance », Conférence, Harvard University, 2-3 juin 2000.
2- Cité dans Sentinelle, www.sfdi.org/actualites/Sentinelle5.html, 6 février 2005.
3- Tony Blair, « The Power of Community can Change the World », conférence du Parti travailliste, Brighton, 2 octobre 2001.
4- Gordon Brown, «  Advancing Social Justice on Global Scale », Federal Reserve Bank, New York, 16 novembre 2001 ; «  Achieving Stability through Globalisation », Washington, 17 décembre 2001.
5- On se souvient qu’Attac a été créée suite à une proposition d’Ignacio Ramonet formulée dans un éditorial paru dans Le Monde diplomatique en décembre 1997, après la crise financière en Asie, intitulé justement «  Désarmer les marchés ».
6- Selon Jacques Nikonoff (intervention devant le Groupe de propositions et d’actions international du MEDEF, 2 février 2005), « le 30 avril 2003, alors que le Président de la République recevait une vingtaine d’associations, dont Attac, dans le cadre de la préparation du G-8 à Evian, […] nous lui avons suggéré de créer un groupe de travail sur les taxes internationales ».
7- Groupe de travail présidé par Jean-Pierre Landau, Les nouvelles contributions financières internationales, Rapport au Président de la République, La Documentation française, 2004.
8- Courrier adressé au président de la République par Jacques Nikonoff au nom d’Attac-France, 25 octobre 2004.
9- « Taxes internationales ou "Constitution" européenne : il faut choisir. Après le message de Jacques Chirac à Davos », communiqué d’Attac, 27 janvier 2005.
10- Lettre de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur les nouvelles contributions financières internationales, 3 juin 2004.
11- Rapport d’un groupe d’experts constitué après la déclaration de Genève signée le 30 janvier 2004 par les quatre pays. Ce groupe a été constitué à l’initiative du président brésilien Lula.
12- Rapport du Groupe de haut niveau sur le financement du développement, juin 2001.
13- « Positionnement des fédérations d’ONG du Brésil, du Chili et de France sur les propositions de mécanismes innovants de financement du développement », courrier adressé à M. Jacques Chirac, Président de la République, 14 septembre 2004. Les fédérations d’ONG en question sont des fédérations d’organisations de solidarité internationale, en l’occurrence Coordination Sud en France.
14- Courrier adressé au président de la République, op. cit.
15- Voir, par exemple, Deborah James, « A Decade’s Struggle Ends in Victory », www.globalexchange.org, 15 mai 2005.
16- cité dans Le Monde, 7 juin 2005.
17- Carta de Evo Morales al FSM, www.forumsocialmundial.org.br, 27 janvier 2003.
18- Simonson, op. cit. 
19- « Pour une refondation démocratique de l’Europe », op. cit.
20- Texte de l’appel fondateur de la Fondation, www.fondation-copernic.org, 1998.
21- Voir l’entretien donné par Toni Negri dans Libération, 13 mai 2005.
22- Voir, par exemple, Le Monde, 6 mai 2005.
23- « La victoire d’un peuple debout et informé », communiqué du Bureau d’Attac, 29 mai 2005.
24- Cité dans Le Temps, 3 juin 2005.
25- Ibid.
26- « Les trois tâches de l’ après-non » , Libération, 3 juin 2005.
27- « Espoirs » , Le Monde di plomatique , juin 2005.
28- « Les 10 exigences d’Attac-France pour le Conseil européen des 16 et 17 juin », Communiqué de presse d’Attac-France, 31 mai 2005.
29- Sondage post-électoral Louis Harris, Libération, I>TELE, 29 mai 2005.
30- Sondage Ipsos sortie des urnes, 29 mai 2005. 
31- Etienne Schweisguth, « La "résistance" de l’étatisme français », http://referendum2005.tns-sofres.com, 2005.
32- Luc Rouban, «  Un divorce entre les fonctionnaires et l'Europe ?  », http://referendum2005.tns-sofres.com, 2005.
33- « Les nouvelles identités de la gauche. A l’occasion du Forum social européen de Paris (12-15 novembre 2003) », Sondage Louis Harris – LibérationL’Express, novembre 2003.
34- Les données reprises dans cette partie sont tirées de Boris Gobille et Aysen Uysal, « Cosmopolites et enracinés », dans Agrikoliansky et Sommier (dir.), op. cit. 
35- Dominique Goux et Eric Maurin, Anatomie sociale d’un vote : Le premier tour des élections régionales (21 mars 2004), Working Paper n° 2, La république des Idées.
36- Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Éditions du Seuil/La République des Idées, 2004.
37- Op. cit.
38- « La transformation sociale à l’ère de la mondialisation », Enquête Ipsos - Fondation Gabriel Péri, 1 er-2 avril 2005.
39- Op. cit.
40- Gobille et Uysal, op. cit.
41- Lori Wallach, « Le nouveau manifeste du capitalisme mondial », Le Monde diplomatique, février 1998. 
42- Cité dans Marc Cooper, « From Protest to Politics. A Report from Porto Alegre », The Nation magazine, 11 mars 2002)
43-
Dominique Boullier, « Restaurer le collectif à gauche », Libération, vendredi 10 juin 2005.
44- Harlem Désir, « L’Adieu à ATTAC », Le Nouvel observateur, 2 juin 2005.
45- «  La gauche face à l'Europe », débat organisé dans le cadre des Débats du Monde au Théâtre du Rond-Point, Paris, 18 octobre 2004.

 
En guise d'introduction >>>
Où en est la mouvance altermondialiste ? (Page 2/4) >>>
Où en est la dynamique altermondialiste ? (Page 3/4) >>>
A la croisée des chemins (Page 4/4) >>>
 

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